150ème degré, t’étais bien loin du compte, ma vieille. Une heure du matin, le soleil barré à l’autre bout du monde, t’aurais bien aimé en faire autant, mais non, t’es là, tu y restes. Tu l’as voulu, en même temps. Ton cas de conscience stupide trois semaines plus tôt, lobotomisée devant les hystéro de l’année qui s’agitent comme des épileptiques dans ta télé pour remplir leur vie, et accessoirement la tienne, voilà où il t’a mené. Dans une rue paumée du Maine, à 6000 bornes de chez toi, à te les geler devant les gargouilles un peu glauques d’une grille assez massive pour signifier clairement son message “T’es gentil le fan, mais maintenant que t’as eu le frisson de ton année en tâtant de ma gargouille, tu rentres chez toi. Fin de la ballade”. Bah oui mais chez toi, c’est loin. Et la gargouille, elle est trop haute pour tes petits bras.
Alors t’attends. Tu te demandes un peu ce que tu fous là, mais ça, c’est l’éternelle question. Celle pour laquelle tu vis. Grâce à laquelle tu vis, sans doute. Saleté de névrosée toujours blasée. Pourtant tu le sais, ce que tu fous là. T’as voulu te rappeler que t’avais eu 12 ans, et pas eu besoin de te droguer pour avoir des rêves tordus. T’as voulu donner un sens à ton été en renouant avec la petite autiste de l’époque. Et te voilà là, une poignée de semaines plus tard, à admirer la baraque de Stephen King en pleine nuit. Remarque, ça aurait pu être pire. Rappelle toi le rêve de tes 13 ans : devenir astro-physicienne pour niquer de l’astéroide après avoir reconnu en Bruce Willis dans Armaggedon ton père spirituel. Nan, cherche pas, tu te droguais toujours pas. Alors oui, ç’aurait pu être pire, et tu te sens un peu mieux alors que tu te dandines dans le froid, les mains dans les poches, en évitant de regarder au dessus de ta tete l’évidente question qui va bientot te tomber dessus “Et euh, ok, tu fais quoi maintenant ?”
Déjà, maintenant, tu vas te sortir une clope. Ca sert à rien mais ça occupe. Comme à peu près tout ce que tu pourras faire dans ta vie. Tu l’allumes et retraces dans ta tête les premiers évènements de la soirée. Tu te souviens, l’arrivée à l’hôtel de Bangor, les joies du Ramada Inn et son Dunkin Donuts à deux cents mètres, l’excitation terrible à l’idée de récolter deux stylos et trois savonnettes estampillés du logo de la chaîne pour ta collection so classy. A l’idée qu’il y aurait peut etre meme un bonnet de bain, pfiouuu, tu te dis que la vie vaut le coup d’être vécue. C’est fou, non ? Finalement, y’avait pas de bonnet de bain, et les donuts rassis devant un énième True Blood sur HBO, bof, ça t’a pas chatouillé le thalamus. Alors tu t’es dit que c’était le bon moment pour y aller. Faire ce que t’etais venue faire ici. Chopper l’adresse du King sur ton GPS et prendre la route en pleine nuit pour aller y perdre un oeil ou deux. Ca t’a paru logique sur le moment. Fallait bien l’atmosphère un peu décalée de la nuit pour t’aider à atteindre ce 150eme degré nécessaire à une entreprise aussi barrée. T’imaginer que t’allais tomber sur le manoir hanté du geek, perché près d’un cimetierre pour animaux, avec deux goules en garde au portail et trois cujo enragés devant le garage. C’est pas en plein soleil à 15h que t’allais entretenir ton fantasme devant la maison proprette du vieux avec Bobby junior le gentil fils du voisin venu tondre la pelouse immaculée en écoutant du Bruce Springsteen.
Donc t’as pris ton GPS, une bonne grosse dose de motivation, et puis ta caisse. T’as roulé les quelques bornes qui séparent ton hôtel de luxe de Broadway Street dans le silence le plus total. Et puis tu es enfin arrivée, devant le numéro 47. Forcément, en pleine nuit, sans lampadaire, t’y vois pas grand chose. Tu pourrais tout aussi bien être dans la rue du buisson joyeux de Trouville. Sauf que là, y’a pas de buisson pour te planquer, et t’as du mal à trouver quelque chose de jouasse. T’as quand même parcouru la rue plusieurs fois, toujours à l’abri dans ta caisse de location bien trop grosse pour être honnête. Tu t’es dit que tout le monde devait te regarder, planqué derrière un rideau opaque. Que t’étais grillée dans tout l’état, la fan addict qui monte et remonte la rue quinze fois de suite à la recherche de la piaule de la célébrité du coin. T’es sûre qu’un néon clignote au dessus de ton toit. Et finalement, ça pourrait te rassurer. Parce que le pire dans tout ca, au delà de ton trip de néo-geek, c’est que tout le monde s’en cogne ma belle. Les gens pioncent, attendant la journée à venir d’un pied endormi qui gigote mollement sous une couette bien chaude. Et toi t’es juste toute seule, à forcer de manière tordue un destin qui veut franchement pas venir.
Au bout d’une demie-heure de ballade silencieuse, tu t’es quand même dit que fallait te garer. Tant pis pour les invisibles matteurs qui n’existent pas, t’as quand meme pas fait tout ce chemin pour te barrer sans être sûre d’avoir mitrailler la bonne barraque avec ton appareil photo au flash faiblard. Ok t’auras des photos plombées. Mais des photos plombées de la bonne barraque.
Alors tu t’es garée, un peu plus haut, comme un sioux professionnel. Ca l’aurait grave fait, si t’avais su faire un créneau. Cinq minutes plus tard, ton moteur agonise, tu dis adieu à toute discrétion. Tu sors négligemment la tête de ton bolide, et adopte un air hyper naturel pour tous les fantômes qui se marrent. Tu redescends la rue, passes devant le 47, jettes à peine un coup d’oeil blasé sur le domaine et continue ton chemin, parce que ouais, la française, à 1h du mat’, elle est pas venue pour admirer le 47, pas du tout. Donc tu sais maintenant que c’est bien le 47, mais dans ton souci de détachement, t’as rien vu. Et même si c’est bien vu de jouer les je m’en foutiste, t’as pas l’air con, au bas de la rue, quand faut faire demi-tour, et retenter le zieutage. T’y vas quand même, et au passage tu choppes un Bangor Daily News qui traine sur un banc. Genre souvenir. Yeah, I was there. En couverture s’étale la tête d’un condamné à mort pour le lendemain. Ah. Tout le monde attend peut-etre pas de pied ferme la journée du lendemain finalement. Armée de ta feuille de chou, tu remontes donc la rue, prête à ralentir au 47. Tu te prépares pour les goules, les St Bernard, les clowns maniaques. Mais rien ne te tombe dessus, si ce n’est l’ombre des deux fameuses gargouilles qui ornent la grille principale. Si t’avais besoin d’une confirmation que t’etais bien au bon endroit, c’est chose faite et archi-faite. Alors tu t’arretes, consciente que personne te matte, tout le monde s’en tape, et c’est là qu’on te retrouve, crevée, dubitative, à te les geler, allumant la clope qui va t’occuper.
Derrière ton journal, tu zieutes discrètement le domaine. Une grande maison en briques rouges, à l’architecture tordue et compliquée. Les pièces se multiplient à mesure que les murs grignotent le ciel, des fenêtres par dizaines mangent la façade, certaines sont éclairées, d’autres non. On approche des 2h et tu te dis que, derrière l’une d’elles, le mec est peut-être en train d’écrire son chef d’oeuvre, là, tout de suite, maintenant, à 50 mètres de ta carcasse transie de froid. Ou peut-être que c’est juste la chambre du chien qu’a peur du noir. Ou le fiston qui se triture la courge devant la filmo de Tara Reid. Mouais. Bon. Pour la postérité, tu garderas la première version. Rassurée par le silence de la nuit et les ténèbres qui t’enlèvent aux regards des insomniaques à rideaux opaques, tu te risques à baisser ton journal et à regarder franchement le domaine en tirant sur ce qu’il te reste de clope. Tu te décales même devant le portail grand ouvert, le pied aventureux à tâter un peu de gravillons du chemin qui mène jusque la porte d’entrée, quelques 100 mètres plus loin. Ça paye bien d’être un vieux geek logorrhéique de l’écrit quand même. La baraque est quasi plus haute que ton immeuble, et quand tu songes au cagibi de 20 mètres carrés dans lequel tu vivotes, tu te dis que ça vaut peut-être le coup de disserter 500 pages sur un clown pédophobe appelé Pennywise. Dommage que le king y ait songé avant toi, louloute. Bon, y’a sans doute moyen de décliner le truc. Tu passes en revue tous les héros de ton enfance, tu te dis que c’est peut-être Cannibal Casimir qui va assurer le loyer de ton chalet royal dans les Alpes, quand soudain, dans ton dos, il fait jour. Toujours tournée vers le portail grand ouvert, le dos à la route, tu percutes vite qu’un truc cloche : t’as beau être dans le Maine, à Bangor, ville folle entre toutes où seules les lois de la fiction régnent, c’est à dire aucune – tain c’est bon ça, tu le notes pour l’intro de Cannib’ Cas’ – le soleil va pas se lever en deux secondes, d’un coup, juste dans ton dos. Ok ça peut arriver à 4h du mat’ dans un épisode perdu des Télétubbies mais là, t’as pas assez de valium dans le bide pour y croire. T’as à peine le temps de te demander ce qu’il se passe que tu entends un bruit de moteur. He merde. Un boulet. Un boulet américain, dans une rue paumée d’un bled paumé où ton entrée en ville est saluée par la statue de 15 mètres de haut d’un bucheron géant qui porte une hache – ou un truc du genre. De quoi te rassurer. Tu feins l’ignorance, replis ton journal tranquillement et commence à t’éloigner tout doucement, comme si feuilleter un Bangor Daily News à 2h du mat’ devant, oh, tiens ! la barraque de Stephen King ! Sans blague ! c’était le truc le plus banal du monde. T’as l’air hyper zen, mais à l’intérieur c’est bouillonnement cellulaire de compet’. Tu pries pour que le type se casse, d’ailleurs c’est peut etre une femme, t’en sais rien, tu pries juste pour qu’il ou elle s’arrache et ne t’interpelle pas pour te demander un chemin dont tu sais foutrement rien. Tu piétines un peu, histoire de pas trop t’éloigner – tu gardes en tête que ta caisse est garée de l’autre côté de la rue – juste ce qu’il faut pour que le type redémarre, mais non, rien n’y fait, le moteur ronronne toujours et les phares sont toujours braqués sur le gros rat que tu es. Tu te décides à enfin lever les yeux vers l’intrus et tu piges : la caisse n’est plus sur la rue, mais engagée sur le trottoir, direction la grille du King. Direction le portail grand ouvert. Direction toi, et ton allure de planquée débile qui se prend de passion pour le condamné du lendemain dans un journal dont elle pigera pas trois mots sur quatre. Genre le gars, il veut rentrer chez lui quoi.
Dans la panique, tu réfléchis pas à ce que ça peut bien vouloir dire. Dans la panique, tu fais un bond de côté aussi gracieux qu’un entrechat de Puff Daddy et tu te replonges, passionnée, dans l’article de ta vie – ou plutot de la vie du pauvre gonz’ qui y passera le lendemain. C’est dingue à quel point tu y crois, à ta crédibilité. Plus c’est critique, plus c’est grotesque, et plus t’y crois. Tu te dis que tu devrais méditer là dessus, plus tard. T’en apprendrais long sur l’état actuel de ta vie. Mais pour l’instant, c’est panique ultime, tu te fais chopper plein phares devant la maison de Stephen King à 2h du matin, et c’est la crise de ta vie. Il te vient pas deux secondes à l’idée que le boulet dans sa caisse en a surement rien à cirer. Non, toi, tu paniques. La caisse finit par redémarrer, tu reprends ton souffle. Et puis tu loupes une respiration. Voire deux. Le type s’est arrêté à ton niveau et, toute vitre ouverte, te baragouine un truc incompréhensible. Tu devines un ton joyeux, un rire bizarre en fin de phrase te laisse perplexe. Tu finis par lever un sourcil de ta lecture, l’air de rien, actor studio, genre “plait-il ?”. Seulement tu sais pas comment on dit, plait-il, en anglais. A dire vrai, à cet instant précis, alors que tu croises les verres de lunettes du conducteur planqué dans le noir de l’habitacle de sa voiture de sport blanche, tu sais plus dire grand chose. Alors tu finis par articuler un truc. Gargariser un truc serait plus juste, même. Un truc genre “euuuh yes, what ? euuuuuh aaah hem hem mmm euuuh hi !”. Dans ta tête, tout se bouscule et tout se déglingue. T’oses même pas te formuler l’hypothèse la plus folle mais aussi la plus légitime devant cette apparition. Naaaaan. Pas possible. Tu finis là, la bouche ouverte, la mâchoire pendante, ton bout de mégot qui crame l’œil gauche de ton meilleur ami condamné en couv du journal. Toute la french touch’ en une image. Même Bardot en serviette de bain XXS sur l’affiche de Et Dieu créa la femme, elle aurait pas rivalisé une seule seconde. D’ailleurs, ton interlocuteur est scié. Tellement scié qu’il prend même pas la peine de répéter sa question. Il fait trop noir pour que tu distingues ses traits, mais tu imagines sans peine l’expression de son regard : alors qu’il te fixe pendant deux-trois secondes – attendant peut-être que tu sois touchée par la grâce de la compréhension, ou par la grâce tout court – tu le sens devenir sceptique. Et puis il finit par lâcher un rire gentil, le genre de rire que t’as méchamment envie de traduire en “ok, brave fille”, baragouine un quelque chose qui semble sonner comme un “allright, good night”, avant de revenir au noir complet de sa caisse et de prendre le chemin de la maison.
Toi tu bouges pas d’un millimètre. Tu regardes la voiture se faufiler entre les arbres du jardin et tu t’empêches de comprendre ce qu’il vient potentiellement de se passer. T’entends un moteur qui se coupe, une portière qui s’ouvre, puis se reclaque. Des bruits de gravillons quand un type marche dessus et, nan, ce que t’entends là, c’est tout sauf le son caractéristique d’une canne de marche. Parce que si c’est ça ma vieille, ça veut dire que c’est bien ton idole de creepy geek que tu viens de croiser. Si c’est ça, ça veut dire que même quand le destin frappe à ta porte de cellule, t’es pas foutue de l’entendre. Alors plutôt que de te dire que tu viens de croiser ton idole et que sur les 5 mots que tu as pu lui balancer, seuls deux voulaient dire quelque chose, convainc toi que tu t’es juste plantée de baraque, que le type là, c’est juste Bobby Senior, le père de Bobby Junior, et que maintenant, à 2h15 du mat’, tu peux encore rentrer fissa à ton hôtel, et chopper la fin d’un vieux True Blood, en te baffrant de tes deux derniers donuts.
25/09/2009
Plus tard, c’est maintenant
Posted by rekincitron under Chroniques Hystériques | Mots-clefs: marc lévy, ou comment mettre des tag pourris pour booster l'audience, secret story, stephen king |[2] Comments
Un soir, chez toi, ton cerveau pris dans une valse lobotomique entre la rediff’ pour geek nocturnes de Secret Story et la lecture-torture du dernier Marc Lévy gracieusement imposé par France Loisirs qui, décidément, s’est lancé dans une mise à mort de ton intégrité culturelle, t’es soudain éclairée d’un peu de bon sens. Bah alors ma poule ? Qu’est-ce que tu branles ? T’as pas mieux à faire que de suicider à feu pas si doux les quelques neurones qu’il te reste ? C’est bien sympa de s’empêcher de cogiter mais, hey, t’as 26 piges, un corps en état de marche théorique, un salaire, un appart, et un meeeeeeerveilleux sens de l’humour… Alors qu’est-ce que tu fous à pas vivre ta vie ?
Bah t’attend. Plus tard. Genre ouais, plus tard je ferai si, ou ça. Je publierai un bouquin. Pis j’aurai un chalet. Un Bouvier Bernois, deux rangs de carottes dans le fond du jardin, une collection de vinyles sur les murs. J’écouterai du Tool à longueur de journées merveilleuses partagées entre écriture de mon prochain best-seller et visites au macdo d’à côté. Bien sûr, j’aurai monté mon bar. Bar-bibliothèque-discothèque. Avec les potes. Mais si, fais pas l’ignorante, tu sais bien, le truc que tout le monde te balance quand tu poses la question extrêmement élaborée du : “alors, dis moi, c’est quoi ton rêve pour plus tard ?”. “Alors moi, je rêêêêêêêve d’avoir un bar”. Et d’ajouter d’un air étudié du genre attention, info confidentielle mais tellement originale dans l’idée : “sauf que je rajouterai un coin avec des coussins où les gens pourront venir écouter de la musique et bouquiner les livres à dispo sur l’étagère faite main par des artisans émérites du Pérou. J’aurai mon meilleur pote en cuisine, l’autre à la déco, et on passera des soirées de dingues à s’auto-congratuler dans notre réussite de gens cools et éclairés”. Hochement de tête de rigueur. Bien sûr, t’auras que des first editions de 1912, et il ne te vient jamais à l’idée que tu te retrouveras avec quinze poivrots vautrés à vie sur tes chouettes coussins en poil de biquette.
Bref, tu rêves. Total. Délire fantasmatique à la con, construit sur des clichés si grossiers que même chez M6 ils en voudraient pas pour leur téléfilm de l’après-midi. Merci France Loisirs. Merci Marc. Tu rêves et c’est bien cool, mais en attendant tu fous rien. Le danger pervers du “plus tard”. Plus tard, c’est jamais. Le plus tard, il sera toujours devant toi, à te devancer en permanence. Il te fait miroiter des trucs complètement invraisemblables et il se marre, à te voir attendre bêtement en bavant à l’idée que ouais, un jour, ça se fera. PLUS TARD. Alors là, éteignant ta télé, coupant la chique à l’hystérique à gros seins qui gueule encore après son lait d’anesse, t’armant de ton briquet pour réduire le Marc en cendres, tu te redresses sur ton canap’ et tu prends la décision de ta semaine. Voire de ton mois. Ou de ton année. Pas de ta vie, non plus, hein. T’espères quand même qu’un jour t’auras l’occas’ de choisir le mec qui fera la b.o. de ton bouquin adapté au cinéma par un frère Coen en déroute. Maynard James ou Trent ? Trent ou Maynard James ?
Bref. La décision de ta semaine – ou mois ou année ou… – : plus tard, c’est maintenant. Plus tard, c’est banni de ton glossaire.
Dix secondes de silence religieux. En même temps t’es toute seule. Mais quand même. C’est bon, t’es mûre pour un abonnement à Cosmo. Plus tard, c’est maintenant. Du grand art, louloute. Pense pas au fric monstrueux que tu refiles au vieux grisonnant qui pionce derrière son divan quand tu t’y allonges chaque semaine, tu vas te faire du mal. Donc ouais, plus tard c’est maintenant. Aussi con que ça paraisse, ça a au moins le mérite de bousculer un peu l’inertie dans laquelle ta graisse s’enlise. Et ça ma belle, c’était pas gagné. Alors tu veux quoi, maintenant ? Nan parce que c’est bien beau le coup de l’écrivain à succès qui gambade à poil avec ses carottes dans le jardin de son chalet Heidi avec son Boubou Bernois, mais à un moment donné ma chérie, il faut arrêter la drogue. Ton bouquin, il va pas s’écrire tout seul, la montagne c’est froid, tu ne connais la carotte que prédécoupée dans une conserve, et t’es aussi à l’aise avec un chien que ta mère avec Proust… C’est quoi ce fantasme à deux balles dans lequel tu tiendrais même pas deux nano-secondes ?
Alors tu veux quoi, maintenant ? La question à mille dollars. Forcément, tu sais pas. Ah bah ouais, fallait bien que tes rêves de Laura Ingalls cachent quelque chose. Une énième clope et tu t’interroges toujours. Quand t’étais gamine, tu rêvais de quoi ? Ton plus tard de l’époque c’est ton maintenant d’aujourd’hui – c’est bon, Cosmo m’embauche – alors tu rêvais de quoi ? Une fois de plus, tu te censures : nan, se retrouver miraculeusement embarquée sur le Titanic pour virer la grognasse et te barrer à dos d’iceberg avec Léonardo, c’est pas recevable. C’est même honteux. N’aggrave pas ton cas s’il te plait.
Tu passes en revue toutes tes lubies de gamine. Refoule tant bien que mal les plus niaises difficiles à assumer, découvre avec une certaine satisfaction que tu en as réalisé quelques autres. Et puis au bout d’une heure, tu la tiens, ta lubie. Ton projet. Ce que tu vas faire de tes prochaines vacances, à défaut de ta vie. Tu te souviens de cet unique arrêt maladie que ton enfoiré de médecin t’a accordé durant toute ta scolarité. T’avais 12 ans, deux jours à passer dans ton pieu, et ta mère, à l’esprit soudainement éclairé, décide de te ramener un bouquin de la librairie d’en face. L’éclairage fut bref, à peine rentrée qu’elle s’installe pour Docteur Queen femme médecin. Mais au passage elle te dépose le bouquin. Tu le regardes, sceptique. Tu ne lis pas beaucoup à l’époque mais tu connais déjà assez ta mère pour savoir qu’avec toi, elle tombe aussi juste qu’une calculatrice scientifique aux mains d’Eve Angéli. Tu te saisis du bouquin. C’est Salem, de S. King. A ce moment là tu ne le sais pas encore, mais tu t’apprêtes à tomber amoureuse de la plume mal dégrossie d’un vieux creepy geek. Tu passeras les mois suivant à engloutir comme une malpropre tous les écrits du bonhomme. Et tu prendras ton pied. A un point tel que ouais, promis, plus tard, t’iras dans le Maine, armée de ton carnet d’obsessionnelle un peu glauque dans lequel tu regroupes toutes les références géographiques égrainées dans les bouquins du vieux. Peut-être même que t’iras devant chez lui. Pfiouu. Y’a pas à dire, à 12 ans, tu sais rêver.
T’enfonçant un peu plus dans ton canap’, tu te reconnectes avec l’excitation de l’époque. Il te faut bien ça pour en faire un projet. Tu songes à New York qui s’annonce dans quelques semaines, au Maine pas loin, à l’occasion de te rappeler que ouais, t’as eu 12 ans un jour, et toutes tes rêveries n’étaient pas vaines. Pour peu qu’elles n’impliquent pas un bateau qui coule en 1912. Bien sûr. Tu gagnes ton pc, y passe quelques heures, organise ton truc. La fin de la nuit te cueille partagée, entre excitation relative et blasitude pathologique. Tu rejoins alors ta chambre, croise le jour en chemin. A l’orée du sommeil, tu finis par concilier tes instances : allez, ce projet fera passer le temps, et si tu crèches au 45ème degré, y’a moyen que ce soit fun. L’idée est bonne, mais pas parfaite. Trois semaines plus tard, plantée devant la maison du King, c’est bien au 150ème degré que tu dois ériger tes fesses si tu veux les réchauffer un minimum au comptoir du fun.
Mais pour l’instant, t’en sais rien. T’y es pas encore, et un semblant d’espoir t’anime. On va pas te gâcher ça, hein. On te laisse t’endormir. Partir. Revenir. Et tu nous raconteras ça. Ca risque d’être sympa.