150ème degré, t’étais bien loin du compte, ma vieille. Une heure du matin, le soleil barré à l’autre bout du monde, t’aurais bien aimé en faire autant, mais non, t’es là, tu y restes. Tu l’as voulu, en même temps. Ton cas de conscience stupide trois semaines plus tôt, lobotomisée devant les hystéro de l’année qui s’agitent comme des épileptiques dans ta télé pour remplir leur vie, et accessoirement la tienne, voilà où il t’a mené. Dans une rue paumée du Maine, à 6000 bornes de chez toi, à te les geler devant les gargouilles un peu glauques d’une grille assez massive pour signifier clairement son message “T’es gentil le fan, mais maintenant que t’as eu le frisson de ton année en tâtant de ma gargouille, tu rentres chez toi. Fin de la ballade”. Bah oui mais chez toi, c’est loin. Et la gargouille, elle est trop haute pour tes petits bras.

Alors t’attends. Tu te demandes un peu ce que tu fous là, mais ça, c’est l’éternelle question. Celle pour laquelle tu vis. Grâce à laquelle tu vis, sans doute. Saleté de névrosée toujours blasée. Pourtant tu le sais, ce que tu fous là. T’as voulu te rappeler que t’avais eu 12 ans, et pas eu besoin de te droguer pour avoir des rêves tordus. T’as voulu donner un sens à ton été en renouant avec la petite autiste de l’époque. Et te voilà là, une poignée de semaines plus tard, à admirer la baraque de Stephen King en pleine nuit. Remarque, ça aurait pu être pire. Rappelle toi le rêve de tes 13 ans : devenir astro-physicienne pour niquer de l’astéroide après avoir reconnu en Bruce Willis dans Armaggedon ton père spirituel. Nan, cherche pas, tu te droguais toujours pas.  Alors oui, ç’aurait pu être pire, et tu te sens un peu mieux alors que tu te dandines dans le froid, les mains dans les poches, en évitant de regarder au dessus de ta tete l’évidente question qui va bientot te tomber dessus “Et euh, ok, tu fais quoi maintenant ?”

Déjà, maintenant, tu vas te sortir une clope. Ca sert à rien mais ça occupe. Comme à peu près tout ce que tu pourras faire dans ta vie. Tu l’allumes et retraces dans ta tête les premiers évènements de la soirée. Tu te souviens, l’arrivée à l’hôtel de Bangor, les joies du Ramada Inn et son Dunkin Donuts à deux cents mètres, l’excitation terrible à l’idée de récolter deux stylos et trois savonnettes estampillés du logo de la chaîne pour ta collection so classy. A l’idée qu’il y aurait peut etre meme un bonnet de bain, pfiouuu, tu te dis que la vie vaut le coup d’être vécue. C’est fou, non ? Finalement, y’avait pas de bonnet de bain, et les donuts rassis devant un énième True Blood sur HBO, bof, ça t’a pas chatouillé le thalamus. Alors tu t’es dit que c’était le bon moment pour y aller. Faire ce que t’etais venue faire ici. Chopper l’adresse du King sur ton GPS et prendre la route en pleine nuit pour aller y perdre un oeil ou deux. Ca t’a paru logique sur le moment. Fallait bien l’atmosphère un peu décalée de la nuit pour t’aider à atteindre ce 150eme degré nécessaire à une entreprise aussi barrée. T’imaginer que t’allais tomber sur le manoir hanté du geek, perché près d’un cimetierre pour animaux, avec deux goules en garde au portail et trois cujo enragés devant le garage. C’est pas en plein soleil à 15h que t’allais entretenir ton fantasme devant la maison proprette du vieux avec Bobby junior le gentil fils du voisin venu tondre la pelouse immaculée en écoutant du Bruce Springsteen.

Donc t’as pris ton GPS, une bonne grosse dose de motivation, et puis ta caisse. T’as roulé les quelques bornes qui séparent ton hôtel de luxe de Broadway Street dans le silence le plus total. Et puis tu es enfin arrivée, devant le numéro 47. Forcément, en pleine nuit, sans lampadaire, t’y vois pas grand chose. Tu pourrais tout aussi bien être dans la rue du buisson joyeux de Trouville. Sauf que là, y’a pas de buisson pour te planquer, et t’as du mal à trouver quelque chose de jouasse. T’as quand même parcouru la rue plusieurs fois, toujours à l’abri dans ta caisse de location bien trop grosse pour être honnête. Tu t’es dit que tout le monde devait te regarder, planqué derrière un rideau opaque. Que t’étais grillée dans tout l’état, la fan addict qui monte et remonte la rue quinze fois de suite à la recherche de la piaule de la célébrité du coin. T’es sûre qu’un néon clignote au dessus de ton toit. Et finalement, ça pourrait te rassurer. Parce que le pire dans tout ca, au delà de ton trip de néo-geek, c’est que tout le monde s’en cogne ma belle. Les gens pioncent, attendant la journée à venir d’un pied endormi qui gigote mollement sous une couette bien chaude. Et toi t’es juste toute seule, à forcer de manière tordue un destin qui veut franchement pas venir.

Au bout d’une demie-heure de ballade silencieuse, tu t’es quand même dit que fallait te garer. Tant pis pour les invisibles matteurs qui n’existent pas, t’as quand meme pas fait tout ce chemin pour te barrer sans être sûre d’avoir mitrailler la bonne barraque avec ton appareil photo au flash faiblard. Ok t’auras des photos plombées. Mais des photos plombées de la bonne barraque.

Alors tu t’es garée, un peu plus haut, comme un sioux professionnel. Ca l’aurait grave fait, si t’avais su faire un créneau. Cinq minutes plus tard, ton moteur agonise, tu dis adieu à toute discrétion. Tu sors négligemment la tête de ton bolide, et adopte un air hyper naturel pour tous les fantômes qui se marrent. Tu redescends la rue, passes devant le 47, jettes à peine un coup d’oeil blasé sur le domaine et continue ton chemin, parce que ouais, la française, à 1h du mat’, elle est pas venue pour admirer le 47, pas du tout. Donc tu sais maintenant que c’est bien le 47, mais dans ton souci de détachement, t’as rien vu. Et même si c’est bien vu de jouer les je m’en foutiste, t’as pas l’air con, au bas de la rue, quand faut faire demi-tour, et retenter le zieutage. T’y vas quand même, et au passage tu choppes un Bangor Daily News qui traine sur un banc. Genre souvenir. Yeah, I was there. En couverture s’étale la tête d’un condamné à mort pour le lendemain. Ah. Tout le monde attend peut-etre pas de pied ferme la journée du lendemain finalement. Armée de ta feuille de chou, tu remontes donc la rue, prête à ralentir au 47. Tu te prépares pour les goules, les St Bernard, les clowns maniaques. Mais rien ne te tombe dessus, si ce n’est l’ombre des deux fameuses gargouilles qui ornent la grille principale. Si t’avais besoin d’une confirmation que t’etais bien au bon endroit, c’est chose faite et archi-faite. Alors tu t’arretes, consciente que personne te matte, tout le monde s’en tape, et c’est là qu’on te retrouve, crevée, dubitative, à te les geler, allumant la clope qui va t’occuper.

Derrière ton journal, tu zieutes discrètement le domaine. Une grande maison en briques rouges, à l’architecture tordue et compliquée. Les pièces se multiplient à mesure que les murs grignotent le ciel, des fenêtres par dizaines mangent la façade, certaines sont éclairées, d’autres non. On approche des 2h et tu te dis que, derrière l’une d’elles, le mec est peut-être en train d’écrire son chef d’oeuvre, là, tout de suite, maintenant, à 50 mètres de ta carcasse transie de froid. Ou peut-être que c’est juste la chambre du chien qu’a peur du noir. Ou le fiston qui se triture la courge devant la filmo de Tara Reid. Mouais. Bon. Pour la postérité, tu garderas la première version. Rassurée par le silence de la nuit et les ténèbres qui t’enlèvent aux regards des insomniaques à rideaux opaques, tu te risques à baisser ton journal et à regarder franchement le domaine en tirant sur ce qu’il te reste de clope. Tu te décales même devant le portail grand ouvert,  le pied aventureux à tâter un peu de gravillons du chemin qui mène jusque la porte d’entrée, quelques 100 mètres plus loin. Ça paye bien d’être un vieux geek logorrhéique de l’écrit quand même. La baraque est quasi plus haute que ton immeuble, et quand tu songes au cagibi de 20 mètres carrés dans lequel tu vivotes, tu te dis que ça vaut peut-être le coup de disserter 500 pages sur un clown pédophobe appelé Pennywise. Dommage que le king y ait songé avant toi, louloute. Bon, y’a sans doute moyen de décliner le truc. Tu passes en revue tous les héros de ton enfance, tu te dis que c’est peut-être Cannibal Casimir qui va assurer le loyer de ton chalet royal dans les Alpes, quand soudain, dans ton dos, il fait jour. Toujours tournée vers le portail grand ouvert, le dos à la route, tu percutes vite qu’un truc cloche : t’as beau être dans le Maine, à Bangor, ville folle entre toutes où seules les lois de la fiction régnent, c’est à dire aucune – tain c’est bon ça, tu le notes pour l’intro de Cannib’ Cas’ – le soleil va pas se lever en deux secondes, d’un coup, juste dans ton dos. Ok ça peut arriver à 4h du mat’  dans un épisode perdu des Télétubbies mais là, t’as pas assez de valium dans le bide pour y croire. T’as à peine le temps de te demander ce qu’il se passe que tu entends un bruit de moteur. He merde. Un boulet. Un boulet américain, dans une rue paumée d’un bled paumé où ton entrée en ville est saluée par la statue de 15 mètres de haut d’un bucheron géant qui porte une hache – ou un truc du genre. De quoi te rassurer. Tu feins l’ignorance, replis ton journal tranquillement et commence à t’éloigner tout doucement, comme si feuilleter un Bangor Daily News à 2h du mat’ devant, oh, tiens ! la barraque de Stephen King ! Sans blague ! c’était le truc le plus banal du monde. T’as l’air hyper zen, mais à l’intérieur c’est bouillonnement cellulaire de compet’. Tu pries pour que le type se casse, d’ailleurs c’est peut etre une femme, t’en sais rien, tu pries juste pour qu’il ou elle s’arrache et ne t’interpelle pas pour te demander un chemin dont tu sais foutrement rien. Tu piétines un peu, histoire de pas trop t’éloigner – tu gardes en tête que ta caisse est garée de l’autre côté de la rue – juste ce qu’il faut pour que le type redémarre, mais non, rien n’y fait, le moteur ronronne toujours et les phares sont toujours braqués sur le gros rat que tu es. Tu te décides à enfin lever les yeux vers l’intrus et tu piges : la caisse n’est plus sur la rue, mais engagée sur le trottoir, direction la grille du King. Direction le portail grand ouvert. Direction toi, et ton allure de planquée débile qui se prend de passion pour le condamné du lendemain dans un journal dont elle pigera pas trois mots sur quatre. Genre le gars, il veut rentrer chez lui quoi.

Dans la panique, tu réfléchis pas à ce que ça peut bien vouloir dire. Dans la panique, tu fais un bond de côté aussi gracieux qu’un entrechat de Puff Daddy et tu te replonges, passionnée, dans l’article de ta vie – ou plutot de la vie du pauvre gonz’ qui y passera le lendemain. C’est dingue à quel point tu y crois, à ta crédibilité. Plus c’est critique, plus c’est grotesque, et plus t’y crois. Tu te dis que tu devrais méditer là dessus, plus tard. T’en apprendrais long sur l’état actuel de ta vie. Mais pour l’instant, c’est panique ultime, tu te fais chopper plein phares devant la maison de Stephen King à 2h du matin, et c’est la crise de ta vie. Il te vient pas deux secondes à l’idée que le boulet dans sa caisse en a surement rien à cirer. Non, toi, tu paniques. La caisse finit par redémarrer, tu reprends ton souffle. Et puis tu loupes une respiration. Voire deux. Le type s’est arrêté à ton niveau et, toute vitre ouverte, te baragouine un truc incompréhensible. Tu devines un ton joyeux, un rire bizarre en fin de phrase te laisse perplexe. Tu finis par lever un sourcil de ta lecture, l’air de rien, actor studio, genre “plait-il ?”. Seulement tu sais pas comment on dit, plait-il, en anglais. A dire vrai, à cet instant précis, alors que tu croises les verres de lunettes du conducteur planqué dans le noir de l’habitacle de sa voiture de sport blanche, tu sais plus dire grand chose. Alors tu finis par articuler un truc. Gargariser un truc serait plus juste, même. Un truc genre “euuuh yes, what ? euuuuuh aaah hem hem mmm euuuh hi !”. Dans ta tête, tout se bouscule et tout se déglingue. T’oses même pas te formuler l’hypothèse la plus folle mais aussi la plus légitime devant cette apparition. Naaaaan. Pas possible. Tu finis là, la bouche ouverte, la mâchoire pendante, ton bout de mégot qui crame l’œil gauche de ton meilleur ami condamné en couv du journal. Toute la french touch’ en une image. Même Bardot en serviette de bain XXS sur l’affiche de Et Dieu créa la femme, elle aurait pas rivalisé une seule seconde. D’ailleurs, ton interlocuteur est scié. Tellement scié qu’il prend même pas la peine de répéter sa question. Il fait trop noir pour que tu distingues ses traits, mais tu imagines sans peine l’expression de son regard : alors qu’il te fixe pendant deux-trois secondes – attendant peut-être que tu sois touchée par la grâce de la compréhension, ou par la grâce tout court – tu le sens devenir sceptique. Et puis il finit par lâcher un rire gentil, le genre de rire que t’as méchamment envie de traduire en “ok, brave fille”, baragouine un quelque chose qui semble sonner comme un “allright, good night”, avant de revenir au noir complet de sa caisse et de prendre le chemin de la maison.

Toi tu bouges pas d’un millimètre. Tu regardes la voiture se faufiler entre les arbres du jardin et tu t’empêches de comprendre ce qu’il vient potentiellement de se passer. T’entends un moteur qui se coupe, une portière qui s’ouvre, puis se reclaque. Des bruits de gravillons quand un type marche dessus et, nan, ce que t’entends là, c’est tout sauf le son caractéristique d’une canne de marche. Parce que si c’est ça ma vieille, ça veut dire que c’est bien ton idole de creepy geek que tu viens de croiser. Si c’est ça, ça veut dire que même quand le destin frappe à ta porte de cellule, t’es pas foutue de l’entendre. Alors plutôt que de te dire que tu viens de croiser ton idole et que sur les 5 mots que tu as pu lui balancer, seuls deux voulaient dire quelque chose, convainc toi que tu t’es juste plantée de baraque, que le type là, c’est juste Bobby Senior, le père de Bobby Junior, et que maintenant, à 2h15 du mat’, tu peux encore rentrer fissa à ton hôtel, et chopper la fin d’un vieux True Blood, en te baffrant de tes deux derniers donuts.

Un soir, chez toi, ton cerveau pris dans une valse lobotomique entre la rediff’ pour geek nocturnes de Secret Story et la lecture-torture du dernier Marc Lévy gracieusement imposé par France Loisirs qui, décidément, s’est lancé dans une mise à mort de ton intégrité culturelle, t’es soudain éclairée d’un peu de bon sens. Bah alors ma poule ? Qu’est-ce que tu branles ? T’as pas mieux à faire que de suicider à feu pas si doux les quelques neurones qu’il te reste ? C’est bien sympa de s’empêcher de cogiter mais, hey, t’as 26 piges, un corps en état de marche théorique, un salaire, un appart, et un meeeeeeerveilleux sens de l’humour… Alors qu’est-ce que tu fous à pas vivre ta vie ?

Bah t’attend. Plus tard. Genre ouais, plus tard je ferai si, ou ça. Je publierai un bouquin. Pis j’aurai un chalet. Un Bouvier Bernois, deux rangs de carottes dans le fond du jardin, une collection de vinyles sur les murs. J’écouterai du Tool à longueur de journées merveilleuses partagées entre écriture de mon prochain best-seller et visites au macdo d’à côté. Bien sûr, j’aurai monté mon bar. Bar-bibliothèque-discothèque. Avec les potes. Mais si, fais pas l’ignorante, tu sais bien, le truc que tout le monde te balance quand tu poses la question extrêmement élaborée du : “alors, dis moi, c’est quoi ton rêve pour plus tard ?”. “Alors moi, je rêêêêêêêve d’avoir un bar”. Et d’ajouter d’un air étudié du genre attention, info confidentielle mais tellement originale dans l’idée : “sauf que je rajouterai un coin avec des coussins où les gens pourront venir écouter de la musique et bouquiner les livres à dispo sur l’étagère faite main par des artisans émérites du Pérou. J’aurai mon meilleur pote en cuisine, l’autre à la déco, et on passera des soirées de dingues à s’auto-congratuler dans notre réussite de gens cools et éclairés”. Hochement de tête de rigueur. Bien sûr, t’auras que des first editions de 1912, et il ne te vient jamais à l’idée que tu te retrouveras avec quinze poivrots vautrés à vie sur tes chouettes coussins en poil de biquette.

Bref, tu rêves. Total. Délire fantasmatique à la con, construit sur des clichés si grossiers que même chez M6 ils en voudraient pas pour leur téléfilm de l’après-midi. Merci France Loisirs. Merci Marc. Tu rêves et c’est bien cool, mais en attendant tu fous rien. Le danger pervers du “plus tard”. Plus tard, c’est jamais. Le plus tard, il sera toujours devant toi, à te devancer en permanence. Il te fait miroiter des trucs complètement invraisemblables et il se marre, à te voir attendre bêtement en bavant à l’idée que ouais, un jour, ça se fera. PLUS TARD. Alors là, éteignant ta télé, coupant la chique à l’hystérique à gros seins qui gueule encore après son lait d’anesse, t’armant de ton briquet pour réduire le Marc en cendres, tu te redresses sur ton canap’ et tu prends la décision de ta semaine. Voire de ton mois. Ou de ton année. Pas de ta vie, non plus, hein. T’espères quand même qu’un jour t’auras l’occas’ de choisir le mec qui fera la b.o. de ton bouquin adapté au cinéma par un frère Coen en déroute. Maynard James ou Trent ? Trent ou Maynard James ?

Bref. La décision de ta semaine – ou mois ou année ou… – : plus tard, c’est maintenant. Plus tard, c’est banni de ton glossaire.

Dix secondes de silence religieux. En même temps t’es toute seule. Mais quand même. C’est bon, t’es mûre pour un abonnement à Cosmo. Plus tard, c’est maintenant. Du grand art, louloute. Pense pas au fric monstrueux que tu refiles au vieux grisonnant qui pionce derrière son divan quand tu t’y allonges chaque semaine, tu vas te faire du mal. Donc ouais, plus tard c’est maintenant. Aussi con que ça paraisse, ça a au moins le mérite de bousculer un peu l’inertie dans laquelle ta graisse s’enlise. Et ça ma belle, c’était pas gagné. Alors tu veux quoi, maintenant ? Nan parce que c’est bien beau le coup de l’écrivain à succès qui gambade à poil avec ses carottes dans le jardin de son chalet Heidi avec son Boubou Bernois, mais à un moment donné ma chérie, il faut arrêter la drogue. Ton bouquin, il va pas s’écrire tout seul, la montagne c’est froid, tu ne connais la carotte que prédécoupée dans une conserve, et t’es aussi à l’aise avec un chien que ta mère avec Proust… C’est quoi ce fantasme à deux balles dans lequel tu tiendrais même pas deux nano-secondes ?

Alors tu veux quoi, maintenant ? La question à mille dollars. Forcément, tu sais pas. Ah bah ouais, fallait bien que tes rêves de Laura Ingalls cachent quelque chose. Une énième clope et tu t’interroges toujours. Quand t’étais gamine, tu rêvais de quoi ? Ton plus tard de l’époque c’est ton maintenant d’aujourd’hui – c’est bon, Cosmo m’embauche – alors tu rêvais de quoi ? Une fois de plus, tu te censures : nan, se retrouver miraculeusement embarquée sur le Titanic pour virer la grognasse et te barrer à dos d’iceberg avec Léonardo, c’est pas recevable. C’est même honteux. N’aggrave pas ton cas s’il te plait.

Tu passes en revue toutes tes lubies de gamine. Refoule tant bien que mal les plus niaises difficiles à assumer, découvre avec une certaine satisfaction que tu en as réalisé quelques autres. Et puis au bout d’une heure, tu la tiens, ta lubie. Ton projet. Ce que tu vas faire de tes prochaines vacances, à défaut de ta vie. Tu te souviens de cet unique arrêt maladie que ton enfoiré de médecin t’a accordé durant toute ta scolarité. T’avais 12 ans, deux jours à passer dans ton pieu, et ta mère, à l’esprit soudainement éclairé, décide de te ramener un bouquin de la librairie d’en face. L’éclairage fut bref, à peine rentrée qu’elle s’installe pour Docteur Queen femme médecin. Mais au passage elle te dépose le bouquin. Tu le regardes, sceptique. Tu ne lis pas beaucoup à l’époque mais tu connais déjà assez ta mère pour savoir qu’avec toi, elle tombe aussi juste qu’une calculatrice scientifique aux mains d’Eve Angéli. Tu te saisis du bouquin. C’est Salem, de S. King. A ce moment là tu ne le sais pas encore, mais tu t’apprêtes à tomber amoureuse de la plume mal dégrossie d’un vieux creepy geek. Tu passeras les mois suivant à engloutir comme une malpropre tous les écrits du bonhomme. Et tu prendras ton pied. A un point tel que ouais, promis, plus tard, t’iras dans le Maine, armée de ton carnet d’obsessionnelle un peu glauque dans lequel tu regroupes toutes les références géographiques égrainées dans les bouquins du vieux. Peut-être même que t’iras devant chez lui. Pfiouu. Y’a pas à dire, à 12 ans, tu sais rêver.

T’enfonçant un peu plus dans ton canap’, tu te reconnectes avec l’excitation de l’époque. Il te faut bien ça pour en faire un projet. Tu songes à New York qui s’annonce dans quelques semaines, au Maine pas loin, à l’occasion de te rappeler que ouais, t’as eu 12 ans un jour, et toutes tes rêveries n’étaient pas vaines. Pour peu qu’elles n’impliquent pas un bateau qui coule en 1912. Bien sûr. Tu gagnes ton pc, y passe quelques heures, organise ton truc. La fin de la nuit te cueille partagée, entre excitation relative et blasitude pathologique. Tu rejoins alors ta chambre, croise le jour en chemin. A l’orée du sommeil, tu finis par concilier tes instances : allez, ce projet fera passer le temps, et si tu crèches au 45ème degré, y’a moyen que ce soit fun. L’idée est bonne, mais pas parfaite. Trois semaines plus tard, plantée devant la maison du King, c’est bien au 150ème degré que tu dois ériger tes fesses si tu veux les réchauffer un minimum au comptoir du fun.

Mais pour l’instant, t’en sais rien. T’y es pas encore, et un semblant d’espoir t’anime. On va pas te gâcher ça, hein. On te laisse t’endormir. Partir. Revenir. Et tu nous raconteras ça. Ca risque d’être sympa.

Non, ce que tu retiendras de New York ne sera pas la jungle de buildings à t’en flinguer les cervicales, ni même la concentration hallucinante de Starbucks au mètre carré. Ce ne sera pas non plus la rencontre de Munch, gentil flic au visage en marmelade de je ne sais plus quel New York Section Criminelle de la Police Judiciaire de New York Unité Spéciale, baladant tranquille son chien dans Union Square, costume sombre et pompes Gucci de rigueur. T’oublies Broadway et ses quinze gus qui te sautent dessus en hurlant “Masteeeeeeeer !” à la vue du vieux tee shirt bien crade de Metallica que tu as enfilé sans réfléchir, Central Park et ses écureuils anémiques qu’auront mis dix ans à se trainer sur ta pelouse, Chinatown et ses deux chinois égarés qui font que, ah ouais, c’est vrai, t’es bien à Chinatown en fait. Y’a bien Greenwich qui se la pète la nuit venue, boutiques de vinyles ouvertes quand le soleil décline, conditions d’admission : quinze tatouages par bras et deux mots grand max de vocabulaire ; ou même Soho, et ses parties d’échecs offertes au tout venant, sur les trottoirs envahis par la jeunesse glam-chic qu’a bien besoin de s’en griller une pour se donner l’air concerné – par quoi ? Tu t’en cognes, ils ont l’air, c’est ce qui compte – mais tu viens de Paris, t’as déjà fait nuit blanche chez les bobo, avoir l’air concerné en grillant ton paquet de clopes acheté 9 euros dans un bar d’Oberkampf, tu masterises, alors vas-y, prends ta grosse tête, et joue les blasées. Personne ne verra que t’es juste hyper coincée.

New York te fait juste l’effet d’être un immense décor de télé. Tu grimpes comme tout le monde en haut de l’Empire, et t’es ‘achement happy d’avoir payé 15 dollars pour admirer le soleil couchant sur un nuage de pollution qui renvoie celui de Paris jouer chez sa mère. Parquée avec une centaine de forcenés sur un ferry comme des esclaves rameutés pour une foire aux bestiaux, t’accueilles d’un rire jaune ta copine de la Liberté. Et puis tu bouffes, comme douze, comme quinze, tu mitrailles des taxis, tu deviens une pro du mode rafale, tu te paumes dans le Queens, une larme écrasée sur ta joue à chaque fox terrier que tu croises, tu restes trois plombes devant le WTC, à te persuader qu’elles etaient là, les twin towers, que toutes ces images que t’as vues sur ton écran de télé, ce 11 septembre 2001, c’était pas juste le résultat de la dernière branlette à un million de dollars de Michael Bay. Tu arpentes toutes les rues de la ville, animée du même sentiment d’irréalité. Tu prends le métro, et t’attends Bruce. Et puis tu bouffes, comme douze, comme quinze, dans des resto branchouilles dignes de ton tee-shirt toujours aussi crade.

Tu passes trois jours dans cette jungle, tellement éclatée que t’as pas le temps de te demander si tu as aimé ou détesté. Tu plonges en apnée, blindes tes cartes mémoires, te laisse emporter… Au terme de la danse, de ces trois jours asphyxiés, finalement, tout ce que tu retiendras, c’est Times Square et sa folie ambiante : là, surplombée par des buildings d’une taille si monstrueuse que tu te sens presque triste pour leurs architectes qui, pour en arriver là, doivent avoir un sérieux besoin de pallier, surrounded par des milliards de publicités épileptiques qui ne te laissent pas un seul degré de libre dans ton champs visuel, alors que tu te mets à trembler comme une junkie et t’évanouir comme une chiffe molle au milieu d’une foule digne d’une résurrection de Freddie Mercury à Wembley, tu choppes enfin le vague lien qui t’unit à celle qui à eu la super bonne idée de te mettre au monde un soir d’hiver. A Times Square, tu réalises que comme ta mère, tu es spasmophile-agoraphobe.

Merci New York.

New York, 15h12. Le soleil cogne, les rues sont blindées, une clope dans City Hall et je suis déjà lessivée. A peine deux heures que j’ai foulé du pied les trottoirs de la ville et je réclame déjà le temps-mort ; descendre Broadway Street jusqu’à Downtown Manhattan un MacDo dans le bide et deux valises sur les bras, on est déjà loin de la ballade shopping de Carrie Bradshaw. La 5ème avenue, t’oublies ; Marche ou crève, avec un peu de bol t’atteindras ton hôtel.

Du bol, il doit m’en rester un chouilla puisque j’atteins enfin – vivante et entière – mon étape vers la demie de quinze heure. Étouffé entre deux buildings, mon hôtel me tend les bras : mon grand amour à la clim parfaite. Merci mon dieu. Je rentre, m’effondre sur le canapé de la réception, terrassée par la première révélation de ma journée : nan, tester le Angus Super Deluxe Bacon and Cheese avant deux heures de déambulation dans la ville, c’était franchement pas une bonne idée. Une main sur le bide, affalée sur les coussins grand luxe du Reserve Hotel Manhattan, je regarde autour de moi : les clients sont nombreux, les femmes fraiches et glamour, les fringues à la mode 2012, et les orteils arborent une french manucure qui, quand je compare à la mienne, me fait douter direct de ma propre nationalité. Mes doigts de pied profanes planqués dans mes converses défoncées, je décide d’abréger le calvaire  : je me lève discrètement pour atteindre la réception et récupérer ma chambre, dans l’espoir fou de voir mes ongles pousser sous une douche froide.

Une jeune femme – un physique à finir trucidée par un maniaque à lunettes noires dans les Experts Manhattan – m’accueille, l’air sceptique devant le spectacle que je lui offre. Je lui tends ma feuille de réservation et ma carte bleue sans un mot ; un sourire éclate sur son visage. C’est fou ce que ça aide, une Visa Premier. Elle me baragouine alors un truc dont je ne capte pas grand chose ; la deuxième révélation de ma journée tombe : la prochaine fois, je choisirai autre chose que Dexter en VO pour bosser mon oreille. On parierait pas forcément dessus dès le départ, mais the ice truck killer et bay harbour butcher, c’est pas franchement les mots plus fréquents dans le monologue d’une américaine planquée derrière son comptoir. Je tente alors d’ouvrir la bouche, précise que je ne suis pas américaine – sans blague ? – donc can you ripit plise ? Air exaspéré de ma figurante qui n’en débite pas moins son discours à la même vitesse. Mm mm. Je vois. Air étudié de la française qui médite sur la question comme s’il s’agissait d’un sujet de philo du bac. Brenda n’est pas dupe, elle entame son troisième monologue et, coup de bol, je choppe quelques mots, dont je me serais néanmoins bien passée : ma chambre n’est pas prête ?? Tu veux que je revienne dans, quoi ? Deux heures ? Deux heures pour nettoyer une chambre… Tu me refiles l’appartement terrasse ou tu fais tout au coton tige ?

Deux heures plus tard – passées à mitrailler les grues du WTC entourée de cinquante compétiteurs japonnais -  je suis au garde à vous, à la réception, et peut enfin récupérer ma clé de chambre. Mes valises sont censées m’y attendre, et c’est sereine que je monte au 5ème découvrir mon appartement terrasse. Qui se résume finalement à un cagibi, vide. Pas de valises. Coup de fil à la réception, dialogue de sourds, il n’est toujours pas question d’ice truck killer, et je lutte pour récupérer mes valises. Qui finissent par arriver, une heure plus tard, au bras d’un grand black. My hero.

Le type attend, immobile, à coté des valises, le sourire aux lèvres. Qu’est-ce qu’il veut ? Je le regarde, l’œil rond, sourcil levé, prête à lui balancer un “and euh, do you know Dexter ?”,  et là je tilte. Le pourboire. Ou pas. J’en sais rien, je n’ai jamais rien pigé à ce truc. Je donne ? Je donne pas ? Je donne quoi ? Je donne à qui ? Parce qu’après tout, mes valises étaient censées arriver pendant mon absence, non ? Finalement le type tranchera pour moi ; dix secondes de silence, un ange obèse se traine sur le sol, et mon héros se tire, sans un mot. Je m’effondre sur mon lit, en proie à la culpabilité du siècle et aux clichés le plus foireux : merde, j’ai raté le coche, à cause de moi, ce soir, dans le Queens, une famille cloîtrée dans une chambre quinze fois plus petite que celle-ci devra sacrifier Pittsburg, le fox terrier des enfants, parce que Ray aura passé ses trois heures de service à chercher les valises d’une conasse de française qui lui aura même pas filé de pourboire pour acheter les hot dogs d’anniversaire qu’il avait promis à Malcolm Junior, son petit frère de 6 ans – en attente d’une opération hyper couteuse que bien sur, Ray aurait pu payer avec les gains du ticket de loto qu’il aurait choppé avec la monnaie restante sur le pourboire généreux post-hot dogs de la française samaritaine. Salope.

Trente de minutes de prise de tête  et une douche plus tard, je tiens le scénar du prochain mélo de Will Smith, mais je ne suis pas plus avancée sur la question du pourboire, tiraillée entre l’idée d’être radine si je ne file rien et cette inévitable impression de jouer les richardes mégalo “merci mon brave, t’es bien aimable” si je m’épanche de quelques billets…

Quatrième révélation de la journée, à New York ou ailleurs, je suis toujours empêtrée dans ma névrose ; l’art de se poser quinze mille questions là où la réponse essentielle m’échappera toujours : fais ce que tu veux, bécasse.

Il est 19h12 et je me sens étrange. Il y a un truc louche, là. Quelque chose de pas normal qui se profile. Un je ne sais quoi d’irrationnel qui me chamboule les tripes et avorte la courte vie de mes ongles fraîchement poussés. Tous les doigts dans la bouche, piétinant sur place, j’attends la chute et commence à saisir l’origine du malaise : dans quelques minutes, un de mes fantasmes va heurter ma réalité, et j’ai tout bonnement peur de voir cette dernière éclater sans possibilité de recoller les morceaux. Alors oui, l’excitation, la folie, le truc de dingue, tout ça me chatouille par tous les bouts. Mais il y a cette sensation qui s’entête : merde, je flippe. Dans quelques minutes, je vais vivre le concert le plus attendu de ma vie, et comme une conne, je flippe.

Pourtant c’est quoi, un concert ? Quatre gus qui vont s’aérer le capillaire pendant deux heures d’épilepsie autistique en se branlant la gratte devant une foule transie d’amour au moindre “oh yeaaaah”… Pas de quoi se péter un anévrisme, non ? Eh bien là, si. Il faut croire que pour Tool, je suis prête au sacrifice. Et quand on songe que je suis au bord de l’évanouissement au bout de dix secondes d’Aenima égrainées dans ma salle de bains pendant que je récure mon lavabo, on peut sans peine imaginer dans quel état d’hystérie foireuse je me trouve, à quelques minutes à peine de leur entrée sur scène. Pourtant, je l’ai voulu ce concert. Oh merde, ce que je l’ai voulu. Dix heures d’avion, six heures de route, un bras en moins pour des places au black au prix du PIB du Soudan… Que l’on ne vienne plus douter de la mince frontière qui départage amour et folie furieuse.

Alors je suis là, flippée, peinant à croire que se rapproche le moment tant fantasmé depuis des années. Il est 19h20 et je vais exploser. Autour de moi s’agglutinent des montagnes de canadiens ; les kilomètres de barbe se disputent aux tonnes de muscles, le tout engoncé dans des tee-shirts du groupe dont les couleurs délavées trahissent un nombre incalculable de séjour en machine. Des fans, des vrais, du Tool dans le biberon et un concert en sortie de fin d’année du CM2. Aujourd’hui, on est tous des geek autistes qui ne clignent plus des yeux, mais c’est pas grave : y’aura toujours un concert de Tool pour qu’on ose affronter la lumière du soleil et se rappeler que, hey, au fait, on est vivants. Fuck.

Un tee shirt de Nine Inch Nails se détache dans cette mer d’étendards tooliens. Zieutant ici et là comme un écureuil angoissé paumé parmi les loups, le mec n’a pas l’air hyper à l’aise au milieu de ces bucherons monothéistes. Et puis son regard se rallume : le voilà tombé sur quelqu’un de plus paumé que lui. Sa voisine, moi, la française aux ongles bouffés, qui commence sincèrement à regretter son décolleté digne d’une fan de Christophe Maé – heureusement inconnu à Toronto, respire ma vieille, c’est pas ce soir qu’on te lapidera. Je ferme les yeux, respire un bon coup, réitère pour la quinze millième fois la prière silencieuse qui supplie pour un Sober en live, puis rouvre enfin les yeux pour entamer une percée vers l’avant de la fosse. Ni une ni deux, me voilà au premier rang. Les rares nanas s’y agglutinent et j’affiche un sourire pitoyable visant à excuser l’absence de tatouages sur ma peau blanche comme un doliprane tombé dans de l’eau de javel. Mouais, pas convaincant. Avec mes cheveux trop propres qui ne sont ni rouges, ni bleus, l’aurait au moins fallu que je me déchire la gueule d’une oreille à l’autre pour espérer faire illusion. Devant moi, quatre gorilles neurasthéniques assurent la sécurité d’une fosse à la foule encore éparse. Les bras croisés par on ne sait quel miracle de souplesse sur les camions citernes qui leur servent de torse, ces quatre là semblent passés maitres dans l’art de l’impassibilité absolue ; quatre mâchoires qui mastiquent en rythme, quatre masses capillaires qui renvoient avec une nostalgie discutable au pire de David Hasselhof, des yeux morts qui tombent sur vous comme quinze tonnes de plomb liquide… La joie de vivre à l’état pur.

Quelques minutes encore et l’amphithéâtre Molson se remplit un peu plus. Il y a quelque chose d’incroyable dans le fait d’être entourée par tous ces gus venus pour un groupe que j’ai d’habitude tellement de mal à partager. Je me prends à sourire devant mes nouveaux grands frères, je me dis que ça y est, j’ai trouvé mes meilleurs amis. “Alors, toi aussi t’es dépressif ?”. Un des gorilles bouge alors un muscle, et tends un doigt-massue dans ma direction. Ok, j’ai pigé Bro, je me tiens tranquille. Range ton doigt, loulou. Tu vas casser quelque chose avec ça.

Je reporte mon regard ailleurs, me ronge quelques doigts de plus. J’en suis à songer à sortir discrètement mon marqueur de noir de mon sac pour ma taguer le biceps, quand un son étrange de diapason se diffuse dans l’air. La foule se tourne vers la scène comme un seul homme. Le souffle suspendu, attendant de découvrir qui aura eu la primeur de prendre Tool en amont. Un chevelu à lunettes apparaît, et se traine langoureusement sur la scène. Arborant le look du ringard qui s’assume, ce fils psychotique de John Lennon et de Mike Myers époque Wayne vient titiller le diapason d’un doigt lubrique et, avouons-le, expérimenté. Deux minutes flottantes plus tard, dans un pas de danse que l’on pourrait baptiser “toi aussi descend ton cacheton d’ecsta  avec du Cilit Bang”, il rejoint sa batterie et frappe dessus comme un forcené, comme pour chopper le gars du fond, sur la pelouse à trois bornes de la scène, oui, toi, là, qui pionce déjà, pensant qu’on allait te foutre la paix, avec ta place à 15 dollars. Bah nan, raté.

La batterie explose, vite rejointe par la gratte du second chevelu qui débarque. Sosie de celui que j’imagine être son frangin, il arbore néanmoins un air plus pincé ; le cheveux est moins fou, la face moins tordue, Julien Lepers a remplace Mike Myers dans le duo parental. S’entame alors un binôme à la White Stripes énervé. C’est énergique, complètement barré, mais ça ne prend pas. Bah ouais. Quand t’attends Dieu dans l’heure qui suit, forcément, ça blase.

Les morceaux s’enchainent, sans que je ne percute vraiment. Mais le moment reste intriguant : l’excité de la batterie, qui met un point d’honneur à faire bouger tous ses muscles sans exception à chaque coup de baguette, dans une chorégraphie délirante et un faciès tordu qui nous donne à tous l’intime conviction que ce soir, on a enfin retrouvé le chainon manquant, les mecs ! ; son frangin gratteux qui entretient le suspense : va-t-il oui ou non nous lâcher une colique sur scène ? ; et le troisième larron de la bande, un air de bibliothécaire coincé, débarquant une chanson sur deux pour jouer d’un instrument différent, qui aura finalement mené la véritable intrigue de cette première partie : alors mon gars, après le sax, la flute traversière et la trompette, tu vas bien nous faire ton final au tuba, non ?

Finalement, ni colique, ni flute de pan. Juste un moment sympathique, qui n’entachera pourtant pas l’impatience que l’on a de voir arriver le suivant. Le moment de Tool. Enfin. Vite, très vite. Le groupe dont je ne retiendrais pas le nom, dans ma tête pourtant trop vide, quitte la scène, et le break qui suit semble durer 10, 000 jours.

La fosse est désormais blindée. Je n’ai pas bougé d’un millimètre, mais je ne suis pas dupe. La mer de bucheron ronronne pour l’instant, mais elle grondera plus tard. J’ose à peine me retourner pour considérer la montagne de muscles qui guette. J’imagine déjà le tsunami, quand tous ces impassibles se lâcheront à la moindre exhibition de poils du Maynard. Seulement entre eux et Maynard, il y a moi. Aïe. Je replonge mes yeux dans un des gorilles toujours immobiles, tentant un regard aguicheur dans l’espoir d’être rattrapée au premier vol d’un raz de marée de trolls. C’est ce moment là que choisit un grand maigrichon hystérique pour venir se vautrer sur la barrière de sécurité, sous l’œil détaché de mon gorille qui ne bougera pas d’un pouce, après un slam dont on se demande franchement l’intérêt quand on considère la foule morte et anesthésiée en attente d’une résurrection divine. Bon, ok, ça rassure.

Sur scène arrive alors une bande d’échappés d’Urgences. Tenues de bloc opératoire – chaussons de plastique bleu, blouses blanches, la totale – et le premier rang féminin semble respirer à nouveau. Une équipe de premiers secours, chouette, on ne mourra pas ce soir. Eh ben non, ma poulette. Les roadies. Qui s’activent. Dans une tenue qui évoque fortement un Lost Keys mystique. La tension se fait un peu plus palpable dans la foule ; l’apparition des roadies dans une telle tenue concrétise un peu plus le rêve à venir. C’est bien Tool qui va débarquer. Pas de doute.

La nuit finit d’écouler son encre pendant l’heure qui sépare la prestation de Tool de celle du premier groupe, conférant à l’atmosphère le charme secret et confiné dont cette musique a besoin pour s’épanouir. Envolée lyrique à la con, je débloque. Mes cadavres de kératine n’ont pas fini d’en baver. Je suis juste complètement… droguée.Et les lumières s’éteignent. La foule explose. Ca crie fort un bucheron. Mais une française ça se défend aussi. Aucun membre du groupe n’a encore foutu le moindre orteil sur scène qu’on en est déjà à se péter les cordes vocales comme des forcenés. C’est Danny qui arrive en premier, se perchant derrière son monstre de batterie ; puis gratteux et bassiste rejoignent leurs cordes. C’est l’hystérie totale alors que les premières notes de Jambi éclatent. Pas le temps de se demander si on aime ou non l’ouverture : la foule réagit avec une telle promptitude que l’on se doute bien qu’on aurait gueulé pareil si ça avait été la danse des canards. L’intro s’éternise, les hurlements s’amplifient, et on sent pourtant que le pire reste à venir. Dieu se fait désirer, et les apôtres ont beau nous faire du gringue, on veut notre miracle.

Et il arrive. Maynard, dans un déhanché ridiculement exagéré qui explose les dernières barrières de mes bucherons désormais complètement lâchés. La crête fièrement dressée, les lunettes d’aviateur, la tenue noir et shorty d’un flic échappé d’un Village People, le Maynard grimpe nonchalamment sur l’estrade en arrière plan de la scène, devant les larges écrans vidéos qui la sillonnent d’un bout à l’autre, et vient se poser à côté de son Danny, aussi naturellement que s’il attendait le bus. Le son est monstrueusement saturé, et à deux mètres de l’enceinte, tu piges que ce soir, tu vas sacrifier tes tympans pour quatre types qui ne savent même pas que tu es là. C’est beau l’amour.

Et puis Maynard ouvre la bouche. Il a beau hurler dans le mégaphone qui lui sert de micro, j’entends un mot sur quatre. Mais j’ai chaque mot de chaque parole de chaque chanson sur le bout des trippes, et la magie opère, je m’envole. Il me faudra à peine deux secondes pour réaliser que je m’envole, vraiment. Au sens propre. Le raz de marée tant redouté ne se fait pas prier. Un mot de Maynard et les fous sont lâchés. Coincée, écrasée, tordue, je bouffe des cheveux, donne des coups de boule, tâte des biceps, bastonne des épaules, botte des culs… En deux secondes je vole sur dix mètres, sans rien y comprendre. Je ne sais plus où je suis, dans quel sens je suis. Je sacrifie alors quelques rangs et peux enfin récupérer un peu d’oxygène dans une trouée d’autistes apragmatiques. Je respire. Le corps toujours secoué par un Jambi exalté. Me replonger dans la marée est tentant. Cette musique libère une telle bestialité insaisissable qu’elle donnerait presque envie de se livrer à une sauvagerie pure et simple pour exprimer tout ce latent enfin libéré. Mais je reste raisonnable deux minutes : libérer la sauvagerie parmi mes amis les primitifs, bon ok, pourquoi pas. Mais en ressortir avec une jambe pétée en quatre parce que coincée dans une marée de muscles déchainés, ça fait cher payée l’expression barbare.

Alors je me reconnecte, à la scène, au groupe. Et savoure comme une dingue, un peu plus épargnée. Stinkfist succède à Jambi. On se pète une seconde corde vocale. Orgasme de dingue. Puis Forty six & 2, qui laisse espérer un show Aenima-tisé. Eh non. Bam, tu piges rien, ça va trop vite, le temps file, les morceaux t’échappent, tu vibres et songes déjà à la fin. Sombre conne. Profite, bordel. Ils oublient Aenima, et tu ne regrettes pas longtemps, quand tu entends les premières notes de Schism. Je hurle, en me disant que c’est dingue, j’adore ce morceau. Ouais, en même temps c’est facile, tu les adores tous, ma fille. Cette parenthèse là durera une longue poignée de minutes, dans une version envoutante, qui rentre par les trippes, et remonte le long de l’échine, fourmillement délicieux qui peut rendre dingue en un claquement de doigt sur la nuque. Je ferme machinalement les yeux. Connerie. Je veux profiter. Je rouvre et fixe Maynard, toujours perché sur son estrade. Dans une pose au profil très étudié, il s’agite en tout sens, déclinant les phases d’aérobic dont il a le secret. Conjugué à son look d’échappé de Taxi Driver, le tout donne un résultat qui pourrait franchement nous laisser sceptiques. Mais voilà. Maynard. Dieu quoi. Il pourrait fait n’importe quoi qu’on en peterait pas moins notre troisième corde vocale en s’agitant comme des crevettes sous amphet’. Et puis on le connait l’animal. C’est pas le king de la convivialité. Alors qu’il daigne agiter son boule à même pas vingt mètres de l’avant-scène, ouch, c’est Noel. Tu fermes ta fine bouche et t’apprécies. Je le regarde encore et il me fait sourire. Les dernières envolées de Schism achèvent de faire se rejoindre mes deux oreilles par ma  bouche qui se déchire, puis les lumières se rallument légèrement. Je crains la fin, déjà. Quatre titres seulement, mais quand on ne pond que des morceaux de douze minutes trente-deux, forcément, ça écume la setlist. Mais non, un coup d’œil à ma montre suffit à me raccrocher au cadre temporel : à peine trente-cinq minutes que la cérémonie a commencé. Et j’ai pas encore eu mon hostie.

Dans l’air se disperse les sons étranges de ce que l’on devine tous être un Lost Keys bien attendu. Les échappés du bloc réapparaissent, moment de trêve pour la foule aphone qui reprend son souffle en crachant ses poumons. A nous regarder, je doute sur la reprise de la chevauchée sauvage une fois l’intermède passé.

Et pourtant. Et pourtant…

Dans une logique toolienne implacable, Rosetta Stoned égorge la fin de son Lost Keys et la marée reprend sa transe, la même ferveur toujours en poche. Le son est toujours aussi dégueulasse, mais la folie te laisse pas le choix. Tu t’abandonnes. Et c’est très bien comme ça. Une énième accalmie dans ma trouée d’autistes définitivement narcotiques et je refais le compte : six titres, éparpillés sur les trois derniers albums… Et ben c’est pas comme ça que je vais avoir mon Sober oublié d’un vieil opus. Bon. Faut se bouger ma vieille. Ca ne se reproduira peut être plus jamais – Tool à Paris, ça n’arrive qu’en 2006, et ton banquier va moyennement kiffer le fait que tu te payes un aller-retour outre atlantique à chaque manifestation psychotique de Travis Bickkle – alors prend sur toi, et tente le coup. Grosse respiration, poings serrés, je ferme les yeux, et tente la télépathie : “Sober, Sober, Sober, please, for the french girl, just here, come on’, please”. De l’intérieur, je me sens con. De l’extérieur, on doit me croire constipée. Je rouvre les yeux et croise le regard d’un gros bébé barbu à la tignasse légère, dont le sourire sera bientôt maculé de bave. Merde, arrête tes conneries. Je me redresse, yeux rivés sur la scène, et au moment où bébé tend la grosse chose molle qui doit logiquement lui servir de main, je replonge dans l’orgie de la marée. Suicide. Je ne retrouve la surface qu’à la fin de Rosetta, juste à temps pour chopper un Maynard qui baragouine je ne sais quelle connerie dans son mégaphone. Quoi ?! Maynard PARLE ?! Les bucherons se marrent, et je ne pige rien. Je me demande si leurs rires sont signe d’une blague – le voilà le miracle – ou simplement de leur nervosité – merde, le psychotique nous parle. Et puis je choppe deux mots, comme ça, au vol, alors qu’ils stagnaient juste au dessus de ma tête de télépathe : french fries. Mm mm. Pas le temps de s’interroger, les guitares reprennent leurs droits de parole, et ma certitude que nous n’aurions droit qu’aux derniers opus vole en éclat, de la plus belle des façons : l’intro de Flood envahit la nuit, l’espace, jusqu’au moindre vide entre chacune de nos cellules. Je deviens complètement folle, grisée, emportée, vaincue. Des minutes qui m’arrachent au temps tel que je le connais, une parenthèse orgasmique sans fin quand on siège entre ses crochets, passée en un clin d’œil quand ceux-ci se referment. J’en ressors pantelante, chamboulée, et calcule à peine le Maynard à poil qui revient avec un plat de frites. French Girl, je t’ai dit, pas French Fries. Eh merde.

La suite s’enchaine, dans un rêve frénétique qui ne te laisse pas le choix. Aenema, où j’hallucine devant un Maynard déchainé ; Lateralus, sur une version qui laisse une fosse sur son cul – sans qu’on puisse encore en compter les morts. Un Chris frisé extirpé de Crystal Castle vient rejoindre Danny sur une seconde batterie, Lateralus te laisse sur place pour violemment de tirer vers le haut la seconde d’après. Tu piges rien, et tu adores ça. Le morceau prend une telle tournure que tout le monde semble piger entre deux agitations capillaires que l’inévitable se profile : bientôt deux heures que Dieu et sa bande nous font le sermon, il va être temps de libérer les bancs de l’église, les enfants. Et ça ne loupe pas. Après un final terrible, voilà nos quatre gus qui se rapprochent de la scène dans une chorégraphie militaire qui n’aurait sans doute pas déplu à Martin Sheen. Alignés en rang, immobiles, le regard fixe sur l’horizon disparu de la nuit, les quatre membres de Tool saluent une foule hypnotisée par leur stoïcisme : on retient notre souffle, combien de temps un être humain peut-il rester aussi impassible ? Demande aux quatre gorilles juste en dessous. Ca fait deux heures qu’ils n’ont pas frémi d’un tendon.

Maynard est tout petit. Toujours à poil, le bide qui porte bien ses bières, la mine de marbre, j’en viens presque à me dire que c’est pas plus mal qu’il n’approche jamais la foule en préférant squatter le haut de la scène, retiré à l’abri en arrière plan. T’entretiens le mythe, loulou. Ils s’en retournent, gagnant leurs instru pour ce qui s’avèrera effectivement être le dernier morceau. Une intro étrange se fait entendre, dernier souffle retenu d’une foule qui attend le verdict, chacun de ses habitants priant en silence pour son morceau idolâtré. Et le verdict tombe : Vicarious explose, et ta dernière corde vocale avec.

Vicarious referme ce qui s’est ouvert sur Jambi ; la boucle est bouclé ; et ton fantasme aussi.

Les dernières minutes sont insaisissables, indescriptibles, inexprimables. Les dernières notes t’échappent comme du sable entre tes doigts, et tu voies chacun des héros de Tool haranguer la foule pendant deux minutes sans pouvoir retenir l’instant. Ni même Maynard, qui s’est déjà cassé comme un enfoiré en manque à la recherche d’une énième hostie colorée.

Les lumières se rallument. Le groupe a quitté la scène sans que je le réalise vraiment. Evaporé. Ces lumières rallumées, c’est le retour brutal à la réalité. Une réalité bien ébranlée, mais pas explosée. Elle est plus solide qu’il n’y parait ma gaillarde. Quant à moi… Hagarde, folle, crevée, hystérique, lessivée, excitée, apathique, je regarde les visages aux airs beats de drogués des bucherons qui m’entourent. Tous communient du regard, dans un même orgasme partagé, partouse gigantesque autour de l’outil. Allez viens mon gros, dans mes bras. Ok, j’ai pigé, je te touche pas, range ton doigt. Je vois la foule se diriger vers la sortie, alors que j’ai moi même les pieds englués au sol. Je rechigne à bouger, bouger serait signer la fin, bouger serait laisser la suite arriver. Et il n’y a pas de suite. J’ai trop attendu ce moment pour me projeter dans l’après. Après, c’est le vide.

Et puis je suis le mouvement. C’est ça où le gorille qui ressort son doigt pour me péter la colonne en me poussant gentiment vers la sortie. La réalité reprend ses droits et ma raison sa dictature. Minuit, ma vieille, t’as six heures de route qui t’attendent, grouille. Mouais. Je viens de voir Tool en live. Dans un amphithéâtre monstrueux à Toronto. Deux heures de bonheur en barre pris dans la tronche et dans les trippes. Un son pourri, une setlist que je critiquerai en long, en large et en traviole dès demain, un Maynard aussi chaleureux qu’un freezer…. Mais ouais, deux heures de bonheur en barre pris dans la tronche et dans les tripes. Alors ok, après, c’est peut-être le vide. Mais j’ai comme l’impression que je viens de remplir mes réserves d’un carburant à l‘élan vital de luxe.

Tu peux te pointer le vide. J’ai de quoi te remplir.

Comme la vie ne lui semble être qu’une simple comédie, que the Truman show n’est que la parabole de la sienne, et qu’il y a surement quinze branques branchés sur le canal de transmission de sa no-life à l’instant même où elle pose son cul sur son transat en plastique à 11€90 chez Auchan, elle s’efforce d’avoir l’air attractif, malgré le short trop court, les jambes pas rasées, le sex appeal définitivement proche de l’état zéro. L’effort est louable, le résultat assurément médiocre. Mais quelque part elle s’en tape. Dans sa tête, ça le fait, et s’il y a bien un spectateur coriace à convaincre, c’est elle-même. Parce qu’en ce début de soirée, tout va bien : sa valise est prête, flirtant à peine avec les 12 kilos autorisés, le soleil brille encore, la seconde moitié du bouquin qu’elle dévore l’attend dans le creux du transat, et aucune contrainte ne brille à l’horizon, si ce n’est celle d’être à l’heure demain pour chopper cet avion qui l’emmènera vers des vacances canadiennes qui s’annoncent simplement terribles.
Alors affalée dans le transat, armée de ce bouquin qu’elle aurait voulu écrire, elle grisaille ses poumons en se laissant aller à la douce somnolence qui rampe sur ses yeux, pour bientôt engloutir son esprit.
Et puis un grand bruit. Une porte qui claque brusquement.
Frappée en plein vol somniaque, elle se réveille d’un coup et réalise. Cette porte qui claque, c’est celle de la chambre, seule issue possible du balcon. A priori rien de grave. Sauf que cette porte, quand claquée violemment par un putain de courant d’air, elle a tendance à se coincer, n’attendant que quelques heures de flatteries et autres caresses d’une épaule musclée pour daigner s’ouvrir. Une vraie nana.
Ni une ni deux, elle se lève pour courrir attendrir cette fichue porte, peu tranquille à l’idée d’être bloquée sur son balcon, à mourir de faim, louper son avion, se taper sans espoir la série débile de l’été sur m6 via l’écran géant du beauf aux gouts franchement discutables qui vit juste en face de chez elle.
Heureusement, elle a son téléphone. Dans le pire des cas elle pourra toujours facebooker sa mort en direct. Même Truman il n’aurait pas osé. Mais son téléphone, en cet instant, elle n’y pense pas. Elle n’y pense pas alors qu’il est là, tout près, lové sur ses genoux, à l’abri du soleil sous le bouquin délaissé pour quelques minutes d’une sieste comateuse. Elle n’y pense pas quand elle se lève comme une furie pour engueuler sa porte. Elle n’y pense toujours pas quand elle sent quelque chose glisser à terre le long de ses jambes.
Non; son téléphone, elle n’y pense que quand elle voit un projectile noir rebondir entre les grilles de son balcon et filer direct s’écraser contre le bitume de sa cour d’immeuble, trois étages plus bas, après une jolie parabole artistique qui aura, à coup sûr, ravis nos chers téléspectateurs toujours branchés sur le canal pierre-richardesque de sa vie.
Elle hurle. Nourrit les oreilles de ses rares voisins d’un charmant langage poétique qui réduit définitivement à néant ses chances d’avoir l’air effectivement attractif. Elle parle de prostituées, de crotte, de la maman d’on ne sait qui… Très fleuri. Mais terriblement inefficace en ce qui concerne la réanimation du cadavre de son téléphone dont on peine à entendre l’agonie quelques mètres plus bas.
Alors elle délaisse le langage, et passe à l’action. Elle court dans la chambre, se jette sur la porte, espérant bêtement qu’un comportement autoritaire fera céder au plus vite cette hystéro blindée, mais tout ce qu’elle y gagne, c’est une serrure qui se démonte, et le bruit tétanisant d’une poignée de porte qui tombe de l’autre côté de la porte. Et merde. A l’instant où elle réalise la connerie de la situation – bloquée sur son balcon, son téléphone explosé en bas de chez elle, aucun moyen de prévenir quelqu’un – elle se laisse plomber par un fou rire nerveux interminable.
Quinze clopes et quelques pages de son bouquin plus tard, elle assiste à la démonstration d’un charme visiblement beaucoup plus envoutant que le sien : son mec vient de rentrer, la porte se laisse amadouer par ses coups d’épaule, s’ouvrant enfin sur la possibilité d’aller chercher le petit cadavre désormais tout froid de son iphone chéri qui, espère-t-elle, gît encore en bas, tout en bas, sur le bitume âpre et glacé d’un trottoir parisien. Elle fonce, sous les yeux éberlués de son sauveur qui s’ignore, délaisse l’ascenseur, se rue dans les escaliers, s’accroche au fol espoir que son téléphone puisse être sauvé, freiné dans sa chute par des milliers de petits papillons qui l’auront rattrapé en douceur de quelques battements d’ailes gracieux, sur fond d’une petite musique joyeusement egrainée sur les touches d’un piano rose et magique activé par de petits écureils à pompons.
Evidemment, à son arrivée, les mouches ne sont là que pour les merdes de chien sur le trottoir, et c’est dans un silence morne et fatal qu’elle découvre son téléphone, ou ce qu’il en reste : vague forme sombre à l ‘écran brisé en autant de morceaux que l’incroyable certitude qui la tenait encore quelques heures plutot – tout va bien se passer, tout va bien se passer.
Elle le prend délicatement dans ses bras, pensant déjà à l’oignon qui trone dans sa cuisine et à l’effet que cela fera quand grace à lui, elle pourra verser une unique et mélodramatique larme sur le petit corps blessé de son meilleuuuuuuuur ami. Elle ne pense pas encore aux conséquences directes de ce tragique accident sur les jours à venir. Ne pense pas encore au fait qu’elle partira le lendemain pour deux pays inconnus, sans téléphone, sans moyen de joindre ceux qu’elle devra y retrouver. Décidément, elle ne pense pas beaucoup.
Mais c’est sans doute mieux comme ça, se dit-elle, toute morte de rire qu’elle est, sous les yeux des voisins qui s’agglutinent sur les balcons, attirés par les cris hystériques qui remplissent l’espace depuis quelques minutes. Rigole tant que tu peux ma vieille. Parce qu’on dirait que la galère ne fait que commencer…

Elles gloussent, comme les poules de 12 ans d’age qu’elles sont. Sans vraiment savoir pourquoi, j’ai comme l’impression que ce n’est pas le monde passionnant des triangles rectangles qui fait rire mes deux bécasses. Je risque un coup d’oeil vers elles, discrètement, histoire de ne pas les perturber dans leur démonstration de caquètement adolescent intriguant et désolant. En effet, les yeux rivés sur mes mains, elles semblent vachement plus amusées par l’état déplorable de mes ongles que par leurs maths. J’hésite à intervenir, mes démonstrations d’autorité sont rarement fructueuses quand la grande de 12 ans a décidé d’impressionner sa meilleure amie venue passer la journée avec elle.

 

“Nan, mais c’est des maths han. On s’en fout han . En plus, la prof, elle est vraiment trop conne han”.

 

Et voila qu’elles retournent à leurs gloussements, genre “wouah, t’es trop une rebelle, t’as insulté la prof de maths devant ta baby-sitter han”. Quel exploit. Je reste perplexe. Pas tant que l’insulte au prof de maths me dérange – ma propre prof de maths de 5ème etait effectivement une vieille conne – mais tant de bétise et de niaiserie m’insupportent. Quelle idée d’etre baby-sitter de deux gamines quand on ne supporte pas les filles, vous me direz. Hum, la dure loi du travail, on prend ce qu’on trouve, Messieurs Dames.

 

J’en suis toujours à me dire ça quand j’entends les deux minettes embrayer sur leur sujet favoris du moment “Mais dis, tu vas le prendre de quelle couleur ton sac Eastpack ?!!”. En 5ème. Les jeunes ont la connerie et l’esclavage de la mode de plus en plus précoces. Je tente une percée “Faut le prendre orange, ou jaune fluo. Ca changera des autres !”. Regard limite dégouté des deux filles, je ressens enfin ce que dois ressentir un thon quand il croise un dauphin ou Valerie Lemercier quand elle croise Sophie Marceau. L’une des deux prend la parole, inspire un grand coup et pousse un long soupir – qui trahit surement l’effort intense que le fait de prendre la peine de me repondre et de m’expliquer les lois de la mode et de l’uniformité collegiennes doit lui couter – et me balance un gentil “nan mais attend faut que ce soit classe aussi han, bordeau ou noir, voila”.

 

Devant une réflexion aussi imparable et pleine de vérité, je ne peux que m’incliner. Je laisse les filles a leur passionnante discussion, en esperant plus ou moins qu’il y sera question de triangle rectangle à un moment ou à un autre, et retourne auprès de la petite soeur, celle qui rend le boulot supportable, et qui me fait bien rire, quand elle ne me claque pas “quoi ?!! toi ?! t’as un petit-ami ?!”. On sourit, on ravale sa rancoeur, et on garde en tête que même en réponse à une réfléxion blessante, le meurtre d’une petite fille de 8 ans reste le meurtre d’une petite fille de 8 ans.

 

Je la trouve devant la fenêtre, occupée avec une boite d’allumettes. Réflexe, je me jette sur elle, lui prend la boite des mains, et elle m’explique, en rage, qu’elle veut bruler le père noel que son voisin a installé sur leur goutiere commune. Hum. Je tente de ne pas rire devant son air renforgné de mini pyromane et lui demande, l’air parfaitement innocent, ce qu’elle a contre ce papa noel. “C’est ringard, il est moche, et atrophié des jambes”. Je la regarde fixement, tout en me réjouissant intérieurement de l’esprit de cette gamine qui échappera surement au stade Moule que l’adolescence promet aux filles et auquel sa grande soeur n’a apperemment pas échappée. Je me retiens tout juste de lui tendre les allumettes avec un grand sourire encourageant à base de “vas y ma poulette, affirme toi, fuck up everybody”, et lui assène le discours traditionnel sencé calmer tout les enfants : celui de la menace du père noel qui ne viendra pas si on merde juste avant noel. Evidemment, elle me rigole au nez. D’un autre coté, esperer qu’une gamine de 8 ans qui vous utilise le mot atrophié ausis naturellement puisse encore croire au Père Noel, c’etait pas super malin de ma part.

 

Finalement, solution plus radicale, je confisque les allumettes, et colle la gamine devant MCM. Pendant un instant, je m’imagine dans un tableau de Bret Eston Ellis de banlieue française, et me rassure en me disant qu’il s’agit de MCM et non pas de MTV. Et puis j’ai déja viré le Valium. Sauvé.

 

Des cris me parviennent soudain de la salle a manger où j’ai laissé les deux lolitas a leurs (désormais lointains) triangles rectangles. Je me précipite à peine, dès fois que l’une ait décidé d’égorger l’autre avec son compas, autant lui laisser le temps de finir le boulot. J’arrive dans la pièce et les trouve avachies sur leurs cahiers, pour changer, la mine déconfite, apperemment en proie à un réel probleme. Remontant mes manches et m’appretant à leur en jeter plein la vue avec mon théorème de Pythagore fraichement révisé la veille en cas de besoin, je me penche sur l’exo de math, m’imaginant qu’il y reside la raison de leurs gueules de trois pieds de long. Stupide. Des gamines de 5ème, se prendre la tete sur un probleme de maths ? Y’avait que moi pour faire ça.

 

Les filles restent muettes, j’hésite un instant à les laisser plongées dans leur mutisme, histoire d’avoir la paix et de ne plus entendre parler d’Avril -Lavigne- et de Florient – le guitariste de Kyo, ‘tain, tu sais meme pas ça ?! - mais je me dis qu’elles se sont peut etre rendues compte de leur stupidité, là comme ça d’un coup ; elles auront alors besoin de tout le soutien et de toute l’aide d’une nana cool et exemplaire – en l’occurence moi. Je les mitraille de questions, et la réponse tombe, deux minutes plus tard. La tragédie de la journée, tandis que le monde continue de tourner sans réaliser la gravité du moment, explose alors : les deux meilleures amies du monde viennent de passer de l’amour à la haine en réalisant qu’elles voulaient toutes les deux un eastpack bordeau, ce qui est bien sûr impensable, car il faut savoir rester dans la norme sans toutefois copier sa voisine. Et aucune des deux nanas ne lachera, bordeau ou rien.

 

Je les sens déjà prêtes à se mordre, je tente de calmer le jeu “Euh Violet, c’est sympa aussi non ?”. Je surveille d’un oeil inquiet le compas toujours dans la main droite de ma gamine, dès fois qu’il vole dans la direction d’un de mes yeux, sait-on jamais. Le violet ne semble apperemment pas remporter beaucoup de suffrages, et je finis par craquer en leur disant qu’il est de toute façon stupide de jouer les moutons en voulant un sac eastpack et de venir ensuite chialer parce que la copine aura le même. Elles me regardent, mi-etonnées mi-dedaigneuses, et je les plante là, allant retrouver ma cadette qui se passionne pour le clip de Placébo. “Hé mais il se maquille comme une nana le mec !!! merde c’est moche, pourquoi il fait ça ?”. “Bon euh, des pates a midi, ça te va ?”. Moi, démissionnaire ? Si peu. Enfin, expliquer la sexualité enigmatique de l’androgyne Molko a une gamine de 8 ans qui veut foutre le feu au père noel de son voisin, alors que le duel du siècle se prépare dans la pièce voisine, c’etait pas vraiment mon programme initial.

 

Occupée dans la cuisine à faire semblant de savoir préparer des coquillettes spéciales, je comate le nez dans la casserole. La meilleure amie de ma grande vient alors me rejoindre, me sort de mon coma, et me dit, très gravement, qu’elle a réfléchi à ce que je leur ai dit sur la mode et ses moutons. Elle pense que j’ai raison. Telle une claque, sa dernière phrase me reveille complétement, et je la regarde, attendant la suite, déja fière de moi. Elle ouvre alors la bouche et me révèle sa terrible conclusion : finalement elle n’achetera pas d’eastpack. Je n’en reviens pas, je danse presque de joie. J’ai gagné, j’ai vaincu les effets de modes et l’esclavage de la jeunesse d’aujourd’hui ! J’en suis tout à ma joie quand je l’entends prononcer cette phrase assassine : “finalement, je vais acheter un Quicksilver”. Seconde baffe. Ma joie retombe d’un coup. Je la regarde, ne cherchant même plus à cacher la pitié que tout ça m’inspire. Je soupire, la félicite pour son originalité flagrante, et retourne compter mes coquillettes. Un grand sourire sur les lèvres, elle me décrète géniale, et s’en va. Quand est-ce que l’art de l’ironie sera enseigné aux jeunes élèves, je me le demande.

 

Les pates eurent en tout cas l’effet positif de gaver tout le monde et d’assomer mes trois têtes blondes de lolitas fruits de mer, déjà bien abruties par le C’est mon Choix du jour. L’après midi s’étire, je laisse la petite se débattre avec son balai pendant un match de Quidditch devant son pc, en ayant pris soin de cacher toutes les allumettes de la maison, tandis que je m’occupe des deux autres, révisions du controle d’histoire imposées. Au bout d’une demie-heure, c’est déjà l’hernie cérébrale, et je commence à m’inquieter sérieusement quand ma grande me parle pour la énième fois des fléaux de l’afrique, en me citant le judaisme au lieu du paludisme. Deux semaines qu’elle me traine ça. J’espère seulement qu’elle n’a jamais reclaqué ça en contrôle…

 

J’en suis à lui repeter pour la 15ème fois que c’est une erreur assez grave et embarrassante, quand elle saute soudain de sa chaise, et fonce vers le salon, où sa petite soeur, ayant abandonné le pc et re-sctochée devant MCM, observe presque en bavant le clip de Diams. Et vas-y que je te monte le son. L’histoire, l’afrique, le paludisme ainsi que le judaisme sont bien vite oubliés par ma grande qui commence à bouger avec autant de grace que si le balai de quidditch, abandonné par sa soeur un peu plus tot, était enfoncé dans son postérieur.

 

Je m’effondre dans le canapé, m’avoue vaincue, et me légumise devant Justin Timberlake qui vient de remplacer Diams. Encore une heure et je peux enfin rentrer chez moi et quitter le monde angoissant et niais des adolescentes en folie. Kyo remplace alors Justin, et je vois enfin la gueule de Florient, le guitariste qui met mes trois nanas en transe. Les langues lèchent le parquet, la voix pousse dans les aigus, des petits cris retentissent, les mains se joignent, elles sautent a pied joints en poussant des “ohlalala !”, tandis que j’assite au spectacle désolant d’une lobotomisation adolescente apperement inévitable. C’est décidé, je n’aurai que des mecs plus tard ; une seule fille et je la noie, je vois déjà ça d’ici.

 

Je compte les minutes qui me restent à attendre, me disant que le pire est passé, quand la grande débarque avec ce qui m’achève : la boite du jeu Monopoly Euros. Evidemment, les deux autres nanas sont partantes. Et moi ? Bah moi j’hésite tout bêtement à me jeter par la fenêtre ou à aller me noyer dans le lavabo de la salle de bain.

 

A l’avenir, le premier qui critique le boulot de baby sitter, je le choppe, je le latte au Monopoly, je lui fait bouffer du Kyo mixé avec du Diams, et il me fait 500 mots sur la comparaison Eastpack-Quicksilver.

Noël, sa bûche, son foie gras, ses cadeaux, sa joie de vivre, son émotion digne des meilleurs épisodes de La Petite Maison dans la Prairie.

 

Noël, ses repas chiants, son sapin rachitique, ses huîtres avariées, ses invités barbants, son ennui digne des meilleurs films islando-turcs.

 

J’aurai aimé la première énumération, j’ai gagné la seconde.

 

Mercredi 24 décembre, Vierzon, quai n°3. Je me scotche sur la face un sourire de circonstance qui, combiné à mon absence totale de motivation, doit être aussi chaleureux qu’une morticia adams en plein hiver. Le Berry profond, peuplé de vaches, de sangliers, de tracteurs, et chose non négligeable, de ma famille. Allez, motivée, je suis là pour deux jours, c’est ma B.A. de l’année, ça passera pas plus vite si je fais la gueule, alors autant rentabiliser les 15 000 balles de dentiste de l’année dernière et exhiber mes dents de Rekin ultrabright.

 

C’est mon oncle qui me récupère. Sympa mon oncle, « Merde, t’es blanche, nom de diou ! Va falloir t’faire boire un coup de rouge hein ! Ah ça, zetes pas habitués à ça vous les parigots, on va t ‘décoincer nous, tu vas voir ».

 

Voilà, ça, ça veut dire « bonjour, content de te voir » dans le langage de mon oncle. Quant à mon sourire crispé, lui, il veut dire tout bêtement dire « ta gueule connard ou je crie au viol et je choppe le prochain train en partance pour paris ». Je me contente de ma grimace, ne dis rien, comme d’habitude, il y a longtemps que j’ai compris que quoi que je dise, je resterai une parisienne palote et maladive aux yeux de ma famille.

 

Je suis mon oncle jusque chez lui, et me coltine alors sa gamine de 4 ans qui veut que je lui fasse de magnifiques tresses africaines sur ces cheveux qui doivent être longs de 5 centimètres à tout casser. La bonne blague. Je finis par lui faire deux tresses à la con en lui assurant que Laura Ingalls est l’idole de Michal, ce qui a le don de ravir ma gamine, elle qui n’hésiterait pas à se faire naturaliser polonaise pour les beaux yeux de son grand échalas staracadémique.

 

La séance coiffure terminée, en route pour le temple de l’Ennui, la maison des grands-parents. La seule raison pour laquelle j’ai accepté de jouer les bonnes petites filles en venant passer le réveillon dans ce trou perdu rempli de dingues, c’est qu’à part mes grands-parents qui restent des gens exceptionnels, le reste de ma famille n’est qu’un ensemble de personnes passablement coconnes qui ne peuvent pas se voir mais tiennent quand même à se réunir pour les fêtes chaque année.

 

Ces réunions pleines de sympathie simulée et de faux-semblants sont délectables pour celle qui observe dans son coin en lançant parfois des perches épineuses destinées à exacerber les tensions faiblement enfouies sous tout ce maquillage mièvre de pseudo solidarité. En bref, c’est délectable pour moi.

 

Il y a là la tante coiffeuse qui rêve de relooker toutes les femmes de la famille et fait la moue quand on envoie chier pour la 50eme fois de la soirée sa proposition de permanente balayage brushing façon « Amour Gloire et Beauté », son mari, boucher, qui rêve d’un chenil à l’arrière de la maison familiale, ce qui évidemment déplait à la coiffeuse, qui pense plutôt y établir son propre salon. Et quand le boucher propose de faire à la fois le chenil et le salon, la coiffeuse ouvre de grands yeux horrifiés et propose un salon de toilettage pour chien tant qu’on y est. Personne ne rit. C’est pas grave, elle est coiffeuse, pas comique.

 

J’en suis à ma troisième tranche de foie gras, quand la seconde tante s’en mêle. Elle a accepté le chenil derrière la maison elle. Son mari confirme, couve sa Sainte femme d’un regard énamouré tellement mièvre qu’il manque de me couper l’appétit sur le champs – ce qui n’arrive heureusement pas, pauvre foie gras, paix à son âme – quand la coiffeuse balance l’air de rien que le chenil existait bien avant l’arrivée de la Sainte dans la famille, qu’il avait été construit entre autre par la première femme du mari. La Sainte se crispe, le reste de la tablée soupire, on repense automatiquement à cette première femme décédée, dont la Sainte a plus ou moins pris la place. Plus personne n’ose désormais prononcer un mot, moi-même j’hésite à redemander du pain grillé pour ma quatrième tranche de foie gras – parfois, je sais me tenir.

 

 Je sais pourtant ce qui va se passer, le silence va s’éterniser encore quelques secondes, puis ma grand-mère, avec toute sa subtilité légendaire, va lâcher un « ah quel malheur, elle était bonne cette petite… quelqu’un reveut des huîtres ? ».

 

Malheureusement, ce ne sont pas les huîtres qu’elle propose quelques secondes plus tard, mais le foie gras. Mon cœur palpite, frissons et sueurs froides apparaissent, je crains la disparition subite de mon repas de noël idéal : engloutir le bloc de foie gras en écoutant la famille se foutre sur la gueule.

 

A mon grand contentement, les tantes ont plus à cœur de régler leurs compte que de gâter leurs tissus adipeux, quant à leurs maris totalement indifférents, ce sont les huîtres arrosées de vinaigre à l’ail qui les intéressent. Je ne cherche même pas à comprendre les goûts culinaires des hommes de la famille, jetant amoureusement un regard tendre vers mon bloc de foie gras rescapé.

 

Les discutions repartent, il est toujours question de chenil et de permanente, les deux tantes continuent leur guérilla, la troisième s’immisce dans le conflit en en rajoutant une couche sur la défunte.

 

Je commence à me lasser, et tombe dans un semi-coma gastronomique où la traditionnelle dinde aux marrons a remplacé mon bloc de foie gras bien entamé mais toujours à portée de fourchette.

 

Les enfants, qui s’étalent de 4 à 11 ans, ne me sautent plus dessus depuis que je leur ai éternué dessus quelques heures plus tôt et passent leur temps à coté de la fenêtre pour guetter un éventuel alcoolique rouge et bedonnant. L’envie est grande de tout reveler sur le canular du siècle qu’on impose encore à nos gamins ; d’un autre coté, la soirée ne serait plus aux engueulades familiales mais aux pleurs hystériques des gamins. Tout de suite moins drôle.

 

J’en suis encore à penser ça, que le deuxième acte commence. Finies les engueulades, voici maintenant le temps des commérages. Eh oui, autre spécialité de ma famille adorée : les cancans, les rumeurs, les potins.

 

En général, ça va de la voisine qui a quitté son mari pour un aventurier sans le sou qui lui a promis monts et merveilles en Afrique si seulement elle veut bien lui prêter 50 000 balles, à la vieille du coin qui a vendu un appart’ en viager à un couple de notre famille, et qui fait chier son monde depuis trente ans en refusant de claquer. Bref, rien de bien palpitant.

 

Je tends quand même l’oreille, tout en me consacrant sur les pommes dauphines maisons de ma grand-mère – qui ont quand même un air douteux, je dois l’avouer.

 

Il est question cette fois de la nouvelle petite amie d’un de mes cousins, l’aîné juste après moi, fils de la troisième tante – oui faut suivre un peu, bordel – petite amie qui serait le diable incarné à en croire les femmes de la famille. Motifs : elle est piercée sous la lèvre inférieure, au nez, à l’arcade sourcilière, au nombril, et arbore 4 croix au niveau des oreilles. Bon. Rappelons tout de même que nous sommes paumés au fin fond du Berry, sans doute le seul endroit de France où il n’y a pas de Mac Do dans un rayon de 50 bornes à la ronde. Une nana piercée, pour les autochtones, c’est aussi peu courant qu’une accolade de franche amitié entre Ardisson et Fogiel, vous voyez ?

 

Je ne m’étonne donc pas de la réaction de ma famille, elle paraît sans doute très radicale, mais je les connais, ils ne seront pas désagréables avec la bru pour autant. Enfin je crois. Quand je les entends pérorer encore une bonne heure sur son compte, je finis par en douter.

 

A les entendre, elle aurait 16 ans – bon avoir 16 ans n’est pas forcément un crime – aurait fugué de chez elle, habiterait dans un foyer pour délinquantes, coucherait avec des manouches – étant manouches toute personne masculine ayant les cheveux longs et n’étant pas rasée – se serait faite avorter dans son plus jeune age – est-il utile de leur rappeler qu’une fille n’est fertile qu’à un certain age, dites ? – mènerait mon cousin par le bout du nez – celui-ci étant, désolée, un vrai crétin, je crois qu’il se fera mener par le bout du nez par quiconque aura plus de deux mots de vocabulaire – et pour finir désirerait se faire adopter par la mère du dit cousin, la troisième tante donc, devenant ainsi une sorte de belle-demi-sœur du mec avec qui elle sort.

 

J’avale toute cette somme de renseignements en même temps que ma pyramide de fromage de chèvre tout aussi abandonnée par les convives trop occupés, que le foie gras en début de repas. J’hésite à leur demander, d’un air très sérieux s’il lui arrive de s’approcher des vaches en se touchant le sexe, ou si elle boit le sang des poules en invoquant Lucifer, mais j’ai presque peur qu’une des cancaneuses me réponde oui. Les femmes continuent donc de pérorer sur la pauvre fille déjà condamnée pour la simple raison qu’elle ressemble à une quincaillerie ambulante, tandis que j’attaque la bûche.

 

Soudain, des cris. Soit les gamins ont rencontré un Norman Bates Berrichon, soit les cadeaux sont là. Je penche – tristement ? – pour la seconde option qui se révèle exacte. Déballage, cris de joie, excepté le « merde » retentissant de Quentin, 9 ans, qui a reçu un microscope et non pas un télescope. La petite amoureuse tressée de Michal vient me voir, et me dit à l’oreille, non sans cracher dedans, qu’il y a une enveloppe pour moi sous le sapin, pleine de cheques cadeaux Kadeos. Je suis alors plus réveillée que jamais, et abandonnant mon poste d’observatrice gastronome anthropologue familiale, je me dirige vers le sapin, toute guillerette à l’idée de pouvoir dévaliser la fnac très prochainement grâce à ces cheques cadeaux inattendus. Je trouve la petite enveloppe enfouie sous la tonne de papiers colorés furieusement déchirés par des gamins empressés d’obtenir enfin leur récompense pour avoir été de gentils moutons toute l’année.

 

Je l’ouvre, et mon semblant de joie si vite apparu retourne vite au fond de la grotte de ma blasattitude : ce ne sont pas des cheques cadeaux kadeos, mais des tickets de jeux à gratter. La gamine me regarde folle de joie, et une envie soudaine, heureusement passagère, me prend de tester la résistance de ses nattes.

 

Je retourne à ma bûche, me replongeant du même coup dans le blabla des tantes. Je regarde la pochette cadeau de la française de jeux à la con, et me surprend moi-même en me disant que le jackpot se trouve peut être dedans. 5 minutes de grattage plus tard, et me voilà avec un 1 euro de gagné grâce à un banco bien généreux. C’est Noël.

 

Je replonge le nez dans ma bûche, décidée à jouer les observatrices absentes en apnée gastronomique. Je vois le positif : ma valise contient le stricte minimum pour un stage de survie dans la campagne profonde (un pull, deux pulls, trois pulls, quatre bouquins, cinq cd), au moins je ne repartirai pas chargée comme un bœuf. C’est à ce moment là que ma coiffeuse oublie l’abominable belle fille piercée pour me donner un énorme paquet, accompagné du sourire éclatant qu’elle doit servir à toutes les mamies qu’elle permanantise et choucroutise dans son salon. Je déchire le papier, m’attendant à tout sauf à ce que j’y trouve, un appareil a raclette énorme, pierrade incluse. Elle m’aurait offert un bloc de béton que l’effet aurait été le même. Elle m’assure que c’est un cadeau génial, car « très jeune ». J’acquiesce, c’est clair, un appareil à raclette, c’est super très jeune. Un lecteur DVD aussi, c’est très jeune hein. Pis tu vois, tata, bah j’aurai préféré. Je garde tout ça pour moi, la remercie, et pense aux heures de trajet du retour avec un truc en fonte sur le dos.

 

Le reste de la soirée s’écoule encore plus lentement, surtout maintenant que la bouffe est partie. Je ne sais pas ce qui est pire : les remarques que tout le monde m’assène sur le fait que je sois parisienne donc coincée donc chochotte donc fragile donc incapable de discerner une vache d’un mouton ni un vin rouge d’un vin blanc, ou mon cousin de 11 ans qui a reçu le cd 2 titres de Tragédie et qui crie « Hé Ho Est-ce que tu me seeeeens ? » partout dans la baraque depuis deux heures.

 

Je supporte tout ça en silence, prenant sur moi, et je monte dormir quelques instants plus tard. En arrivant en haut de l’escalier qui mène a ma chambre provisoire, j’entends deux de mes tantes qui m’appellent depuis le rez de chaussée, je me retourne et les entends me souhaiter bonne nuit. Et joyeux Noel.

 

J’évite le fou rire de justesse.

Alors, oui, des fois, il est question de choses aussi séduisantes que le Destin, le Karma, le Ka, la Grande Roue des Existences, le truc qui fait que non, ta vie ne sert pas à rien, tout à une raison, une explication, toi même tu as un but. Sisi. J’te jure.

 

Ok tu te fais chier maintenant, tu ne ressembles à rien, en tout cas pas à quelque chose d’attrayant, et il ne t’arrive jamais rien de plus passionnant que mémé qui te rentre dedans avec son caddie dans le rayon du Super U du coin, Super U qui est devenu ton seul lieu de sortie de la semaine depuis deux ans que tu vis seul, ton seul ami étant décédé en bouffant trop de graines, j’ai cité Boulette, ton hamster russe.

 

Mais tout ça n’est que transitoire. Non, tu n’es pas le résultat d’une lubie à la con de ta mère qui, dans son jeune age, décide de faire un gosse, histoire de ne pas trop cogiter sur son mariage emmerdant qu’elle regrette déja. Non, tu n’es pas le fruit de la faiblesse de ton père qui a bien vite cédé à la lubie toujours à la con de ta mère, histoire qu’elle lui foute la paix et ne lui casse plus les burnes pendant son Téléfoot dominical. 

 

Si tu es là, c’est qu’il y a une bonne raison. Tu as ton rôle à jouer dans la Grande Pièce de Théatre de la Vie, tu fais partie de la Troupe Universelle des Humains, sans toi, le Grand Rouage Co(s)mique de la vie coincerait ; tu as un but à accomplir, ton destin t’attend, rien n’est du hasard, tout est lié, tout a une raison, tout se recoupe, et tu vas vite le comprendre, entre deux sorties au Super U et quelques épisodes des Cordiers Juge et Flic.

 

Voila, ça c’est le couplet – stupide – qu’on peut sortir à ceux qui flippent de se sentir inutiles et paumés, mais qui ne sont pas pour autant assez cons pour tomber dans le panneau de la religion.

 

Et c’est en général le couplet qu’on me sort à moi. Seulement le truc, c’est que moi, me sentir inutile ne me fait pas flipper et me ronger les ongles jusqu’au coude. Ca donne au contraire une légitimité bien sympathique au fait que, puisque je ne sers à rien ici, autant faire ce que je veux sans me demander pendant 15 ans si ça va être utile à la planète, utile à l’humanité, ou utile à mon chien. Donc fatalement, n’ayant pas besoin d’être rassurée en quoi que ce soit lors de ce genre de mini crise existentielle, ce genre de discours karmique n’a pas d’emprise sur ma personne.

 

Sauf quand je me retrouve confrontée à des coincidences qui sont trop énormes pour en être vraiment. Je m’explique :

 

Alors voilà, il y a quelques jours, en préparant ma valise pour les deux semaines de vagabondages qui devaient suivre, j’y ai glissé quelques bouquins lus et relus en prévision d’attaques vicieuses de l’ennui. Ma valise pèse au final deux tonnes, je décide donc de virer quelques bouquins pour n’en garder qu’un – résultat ma valise perd 100 grammes. Ah ah. Bref, mon choix se porte sur Bazaar-1, un bon vieux Stephen King de derrière les fagots que j’aurai plaisir à relire, vu que j’en ai oublié les trois quarts.

 

Valise bouclé, billets de trains par dizaines en poche, je claque la porte le 19 décembre et pars sur les routes (de chemin de fer).  Je ne tarde pas à ouvrir mon Bazaar-1, Bazaar duquel tombe une photo qui était coincée dans les pages du dit-bouquin. Je ramasse ma trouvaille, et reste perplexe. Dessus se trouve une tête recouverte de cheveux bruns, de dos, qui prend pratiquement toute la place. Impossible de me souvenir d’où provient cette photo. Et puis là, j’apperçois une silhouette, au dessus de cette tête poilue, tellement petite qu’elle semble bien loin de nous et plus en hauteur.

 

D’un coup ça me revient, cette silhouette c’est Chris Wolstenholme, le bassiste de Muse, que j’ai mitraillé comme une dingue avec un vieux jetable lors d’un concert à l’Elysée Montmartre en janvier 2000, persuadée que mes photos feraient baver les mecs de Rock and Folk. Bon, en fait, pour vous donner une idée, cette photo retrouvée est la seule que j’avais gardée, les autres étant totalement ratées. J’aurai pris n’importe quelle asperge avec une basse dans le noir, et c’était pareil.

 

Je souris quand même en revoyant cette photo, et me consacre sur cette tête brune en gros plan. Je me dis que j’utilise la photo d’un mec comme marque page depuis des années et je ne sais meme pas qui c’est. C’est peut être le fils de Coluche, le sauveur de l’humanité, ou un con fini, et moi j’en sais strictement rien. Je m’imagine quelqu’un utilisant ma photo comme marque page sans même me connaître. Etrange. Marrant aussi. Tant qu’on s’en tient au marque page.

 

Je laisse mes réfléxions de côté pour un temps, trop occupée par, au choix, le Foie Gras / Mon Petit Frère.

 

Jusqu’à aujourd’hui, où je reçois un e-mail d’un Ptitnecolier.Freuh, et que je décide d’aller visiter son univers bloggien – ce qui m’a mangé une bonne partie de mon après-midi. Je lis, je fouille, je me fais curieuse, et tombe sur des billets de concerts du monsieur. Avec amusement, je retrouve des billets que j’ai eu moi-même en mains et surtout, et surtout, et surtout, un billet : le billet de Muse, Elysée Montmartre, 11 janvier 2000.

 

LE concert. Où a été prise LA photo.

 

Bon ok, c’est pas énorme comme coincidence. D’après ce que j’ai vu, on a au moins 5 concerts en commun, mêmes dates, mêmes groupes, mêmes endroits. Mais c’est là que je vous rapelle ce que je disais en début de note - comme quoi les notes longues, c’est hyper chiant – le Destin, le Karma, le ce que vous voudrez, le Truc qui dit que y’a pas de Hasard, quoi.

 

D’un point de vue “fil conducteur”, je suis bien obligée de continuer sur ma lancée et de relier cette histoire de Destin à ce fait divers, vous comprennez. Du coup, je me dis que le brun en photo qui pionce entre deux pages horrifiques de mon Bazaar adoré depuis deux ans, sans même s’en formaliser, c’est peut être le même gars qui m’a écrit un mail – fort sympathique, d’ailleurs – ce matin. Et là, moi je dis, c’est fort.

 

D’ailleurs, c’est tellement fort, que début juin 2004, je suis sûre qu’il sera devant moi au concert des Red Hot, à me barrer la vue comme d’habitude – l’enfoiré – et ce sera l’occasion de reprendre une photo, histoire de changer un peu de marque-page pour Bazaar-2 : une tête brune, avec un Flea en arrière plan. 

 

Maintenant si j’apprends que le Ptitnecolier est blond, je redore le blason du Hasard sans tarder et je m’auto-censure à chaque envie prochaine de saouler mon monde avec des réfléxions philo-psycho-méta-stupido-physicologiques. Sisi. J’te jure.

“Mon compte en banque est vide” se répète-t-elle tout le long du chemin qui la mène vers la Fnac, sans doute le pire endroit à fréquenter quand elle manque de sous.

 

“Mon compte en banque est vide” se répète-t-elle en entrant dans la Fnac, craintive à l’idée de rencontrer son banquier qui ne manquerait pas de la flageller.

 

“Mon compte en banque est vide” se répète-t-elle en parcourant les rayons envahis de livres alléchants.

 

“Mon compte en banque est vide” se répète-t-elle en voyant les nombreux disques qui s’étalent, provocateurs et aguicheurs, dans leurs présentoirs.

 

“Mon compte en banque est vide” se répète-t-elle en jetant un coup d’oeil innocent aux promo DVD.

 

“J’ai comme un trou de mémoire” se dit-elle, saisissant Arizona Junior.

 

“Merde je crois que je suis vraiment amnésique” se dit-elle en y rajoutant High Fidelity.

 

Elle se dirige alors vers les caisses, un morceau de gruyère dans le cerveau, peut-être, un bon film dans chaque main, sûrement.

Page suivante »