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Quand tu émerges de cette sieste impossible qui te cloue au fond de ton pieu pour quelques heures perdues entre dix-huit et vingt heures, tu ne sais pas trop où tu es, qui tu es, comment que ça se passe, et qu’est-ce que ça veut dire, et c’est comme ça, penaude et ignorante, naïve comme à la première heure, que tu atterris, sans le savoir, sans rien voir venir, sans renifler le danger, devant France 2, et ces émissions étranges sur la meilleure façon de rêver.

Quand tu allumes la télé ce soir, tu t’attends pas à tomber sur ce mec. Son nom est imprononçable mais sa cravate évidente. Son vocabulaire te le confirme, sa main posée sur ses jambes croisées. Il est là, à te raconter gentiment les choses de la vie, souriant un peu trop fort pour te faire oublier qu’il te parle comme à une conne. Aucun doute, ce mec est psychologue. Et quand tu penches une oreille pour plonger dans le discours, t’apprends très vite que ce soir, ce type, il va te raconter comment être heureuse. Parce que le type, ce soir, il pose la question. C’est quoi le secret du bonheur ? Alors c’est bientôt vingt-trois heures un mardi soir, t’as cinq numéros qui végètent à côté de deux étoiles blafardes sur papier dans le fond de ton portefeuille, t’as juste envie de répondre au gars, comme ça, que le bonheur, c’est simple comme un tirage d’Euromillions. Sauf que le gars, avant même que tu n’y penses, il te dit déjà d’oublier les grands bonheurs impossibles. Le gars, il a l’accent suisse. Le gars, fatalement, c’est un bon comportementaliste. Alors le gars, très vite, il te dit d’être réaliste, et de viser du concret. Les petits bonheurs au quotidien. Ceux qu’on peut accumuler pour un fix quotidien plus probable qu’un grand shoot à coup de millions d’euros impalpables. Toi tu te retournes, sur ton canapé dégueulasse où végètent les miettes de la brioche du mois dernier, y’a tes chaussettes trouées qui agonisent et ton chat qui se lèche les couilles. Dans le fond du salon, tes trois plantes vertes tirent la gueule que tu leur renvoies. Dans la chambre, les draps sont vides. Personne dans la cuisine pour te filer l’envie d’un repas. T’entends ce type te confier le secret du bonheur ; t’entends ce type te dire que si tu souris, par action de muscles reflexes, tu souriras encore plus, t’entends ce type te dire que sourire, c’est attirer le bonheur, et tu rigoles, alors que tu te lèves pour gagner ton frigo, les coins de ta bouche déchirent tes joues jusqu’à tes oreilles, et tu l’attends, le bonheur suprême, alors que t’ouvres la porte du congélateur pour en sortir trois poissons panés. C’est clair que le bonheur, s’il ressemble à des blocs jaunes, sur le papier, tu signes. Mais les blocs puent la poiscaille, y’a rien de précieux dans ce métal congelé, et toi tu souris, tu rigoles, t’en as des crampes à force de te fendre la face et tu aimerais lui dire, au suisse, que le bonheur, pour l’instant, il te file juste mal aux dents.

Tu fais revenir ta bouffe dans un peu d’huile quand le suisse te propose un autre exercice. Reviens sur ta journée, note tes cinq petits bonheurs de la journée, remercie les petits acteurs de ta journée qui l’ont rendue sympathique, écoute-le, lui, remercier l’animateur de France 2 béatifié de bonheur sous sa barbe taillée façon je-viens-de-me-lever pour lui avoir donné l’occasion de partager ses secrets sur le bonheur avec le peuple français qui n’en demandait pas tant. Alors qu’une jolie fille à la voix branlante remercie une vieille aveugle à lunettes noires et labrador d’avoir sauvé des sans papiers, tu rayes mentalement de ta liste Captain Igloo à qui tu dois tes poissons panés. Tu cherches, tu creuses, à la recherche d’un peu plus de glamour, dans ce qui a pu éclairer ta journée. Des trucs à te faire sourire quand tu te mets à chialer, puisque c’est à priori l’idée. Le public est en larmes devant mamie Bernadette et tu piges plus trop si on parle toujours de bonheur. N’empeche que l’animateur est content, que le suisse applaudit. Tu ouvres une boite de petits pois. Bonheur maestria. Sur tes cinq mercis il reste beaucoup de cases vides, et tu le sais bien, dans le fond, que y’a que toi pour te donner l’occasion de les remplir. Pour ça, il faudrait t’ouvrir, mais ça, c’est un autre débat. Ton diner de championne posé sur la table, ton chat en lache ses couilles pour venir gober du petit pois, alors que t’es à deux doigts de te laisser tenter par une immersion profonde en milieu blasé, à deux doigts de te la jouer une fois de plus en sceptique irritée, tu ravales la grogne, acceptes un peu de flancher. Si tu te laissais aller, sans doute que tu dirais merci à Timou d’avoir opté pour la bien nommée Super Nana quand tu lui as proposé de choisir la dernière chanson de votre dernier groupe Musique. Merci à Anneke Van Giersbergen d’avoir fait quelque chose de cette putain de voix. Merci à Chuck Palahniuk d’avoir écrit un bouquin comme Diary. Merci aux parents de Javier Bardem. Juste pour sa gueule. Et dans le fond, alors que tu machouilles la dernière bouchée élastique de ton cabillaud gold, ça te fait effectivement sourire, quand tu te dis que la cinquième case, ça pourrait être toi. Te remercier de bosser avec des types comme Timou, d’écouter des gonzesses comme Anneke, lire des types comme Chuck, t’imaginer des trucs dont on veut rien savoir avec Javier.

Alors que tu repousses ton plateau repas en plastique rouge sur le devant de ta table de salon, que ton Chuck à poils gris vient se lover dans le creux de tes jambes repliées en tailleur, que t’allumes ta première clope de la journée en éteignant la lumière pour te plonger dans le film de fiction qui te sauve de la fin trop criarde et réelle du bonheur selon France 2, alors que t’es contente de ta liste et la planques dans la minute dans un coin de ta tête, dans la zone marquée « A enfouir, profond, et oublier, l’air de rien », t’as quand même le temps de te dire que ok, tu souris, ok le service public est content, ok t’as réussi, mais demain, même heure, même moment, il s’agira désormais de remercier de vrais gens.

Déjeuner de boulot

Déjeuner de boulot

Il doit approcher les cinquante-cinq, ou tout autre âge qui ferait de lui un bon prétendant au rôle de ton père. Sauf qu’il dévore un sushi, et que ton père n’aime que les Croustibat. Il dévore un sushi et te regarde à peine lorsqu’il reprend la parole. Là, c’est bien papa. Du riz au coin de la bouche, sa litanie redémarre. Les gens sont tous des cons, les chefs en particulier, ils ne comprennent rien, ne réfléchissent pas, des abrutis pas finis qui ne sont là que pour l’emmerder, lui, le vétéran, le rescapé, le seul, l’unique, l’Infirmier Psy. Tu toussotes deux décibels histoire de lui rappeler que t’es là. Non pas que t’espères qu’il change de disque mais quitte à ce que tu joues la partenaire d’écoute de Ken le Survivant, que celui-ci ait au moins la décence de t’inclure dans le constat. Ils sont cons, ils nous font chier. Un truc du genre, où le je devient nous, c’est tout ce que tu demandes. Et c’est à priori déjà beaucoup trop. Le survivant lui, il s’inquiète juste deux minutes que tu ne craches pas du glaviot sur son gingembre et il reprend de plus belle. « Nan franchement, t’as vu quand j’ai parlé d’accueil psychique de la crise, comment ils étaient complètement inaccessibles à ce mode de pensée ?! ». Tu hoches la tête. Ouais, tu l’as bien vu. A vrai dire c’est toi qu’en a parlé. Tu te colles un sourire sur ta bouche fermée. Il a la gueule dans le bol, tes épaules s’affaissent, tu baisses les yeux sur ton riz, le seul à t’attendre.

« Nan mais de toute façon, aujourd’hui, c’est mort, y’a plus personne capable de réfléchir comme moi je l’ai fait durent mes trente ans de carrière ». T’es soudain hyper fatiguée, alors que t’as donné que trois coups de baguette depuis le début du repas. Tu t’affales sur le dossier de ta chaise et viens poser un regard de plomb sur le vieux mort-vivant qui t’arrose depuis vingt minutes. Tu regardes ton collègue et tu comptes. Trente ans de boite pour ce mec issu d’une époque de psychiatrie qu’on t’a fait chérir parce que « c’était mieux avant », comme si les difficultés à pratiquer de la psychanalyse à l’hopital n’existaient pas au précedent millénaire. Quatre ans que tu bouffes tous les jeudis midi avec ce type. Cent vingt repas que tu essuies le même discours, des centaines d’heures à le voir tomber, passant du statut de rebelle idéalisé à vieux paranoïaque planqué derrière toutes les attaques du monde pour se justifier qu’il n’en branle pas une. Un temps fou passé à alimenter cette relation à sens unique sans que jamais tu te demandes : pourquoi ?

Il n’a pas remarqué que t’avais arrêté de bouffer. Il continue à dégueuler sa bouillie usée à force d’être ressassée. Ca schlingue, et tout le monde le remarque, sauf toi. Toi tu te vautres dans l’odeur persuadée d’y voir un peu de lumière et là, ce midi, tu commences à te rendre qu’il n’y a qu’un cul de sac, au bout du tunnel. Un tunnel d’égouts où pourrissent les mêmes aigreurs depuis trente ans, et la lumière, ce n’est qu’une bougie cradingue laissée là pour t’y attirer. Et ça marche. Il n’y a que toi pour déjeuner avec lui, que toi pour l’écouter. Quand tu tentes de le faire réagir pour sortir de l’impasse, l’emmener ailleurs, quand tu t’escrimes à braquer ta lampe sur ce putain de panneau de sortie de secours, lui, il se rebiffe, et t’attaque. Il ne veut pas sortir, et il ne veut pas que tu sortes. « Arrete tes conneries, t’as rien compris aux enjeux » qu’il te dit. « T’es qu’une gamine vautrée dans ta problématique, ferme ta bouche et écoute ce que je dis ».

Tu croyais qu’il valait le coup parce qu’il avait du savoir, que t’avais enfin un interlocuteur enrichissant. Tu remarques maintenant que t’es pas là pour t’enrichir. A peine si tu grapilles des miettes moisies dans lesquelles tu crois voir un peu de reconnaissance. Surtout, ne montre pas que tu réfléchis, ne montre pas que toi aussi tu sais. Surtout, ne lui donne pas l’occasion de se sentir con, en ayant l’air intelligent. Si t’es intelligente, tu vas le percer à jour, parce qu’il le sait sans le savoir, au fond de lui, qu’il n’est rien. Alors tu vas le quitter. Si tu t’émancipes, il flippe de perdre sa seule groupie. S’il ne reste que lui dans le tunnel, alors il ne reste plus personne. Toujours adossée à ton siège, tu regardes l’image de ce type se flouter avant de reprendre l’aspect plus terne de ce qu’il est vraiment. Un pauvre type coincé depuis trente ans dans un endroit qu’il n’a pas su quitter par peur d’être ailleurs, un type à qui il ne reste plus qu’à détruire les autres pour supporter ce qu’il est lui-même. N’existe pas trop, ça pourrait l’angoisser.

Le tableau a moins de gueule, il n’y a plus de binôme de rebelles qui résiste, il n’y a que deux paumés qui se les gèlent dans un japonais rue de Torcy.  T’as envie de te tirer, mais t’en es pas encore là. Lui, il relève la tête et te fait part de son sens aigu de l’observation. « Bah tu bouffes pas ? ». Tu réponds non, prête à faire valser votre histoire en lui expliquant pourquoi. Sauf qu’il te la coupe en s’emparant de tes plats. « Génial, je suis affamé ». T ‘aimerais être choquée mais ça ne te surprend pas. T’y vois juste la confirmation de l’idée sinueuse qui fait son chemin depuis ce midi. T’es bien là pour accréditer sa posture en balançant de l’amen à tout ce qu’il dit. T’es bien là pour l’alimenter. Lui donner à bouffer. Toi tu te la fermes et te laisses faire. Genre n’importe quoi, pour qu’on t’aime. Même si t’existes pas, même si on te regarde pas, même si tu bouffes pas.

Probable que quelque part, ce type là, il s’agisse bien de ton père.

Blurp

Blurp

Alors tu écris et ça respire ; le vécu se décante entre les lignes, y’a de la parole qui s’énonce dans toutes ces phrases aphones. Toi qui vient d’un monde où l’on ne parle pas, tu retrouves un peu de voix dans cette litanie silencieuse de l’écrit. Rien n’est dit mais tout se formule. Rien ne s’entend mais tout se lit, à voix basse, dans ta tête. Ca ne vient sans doute pas signer le grand moment de déblocage, sûrement qu’il t’en reste encore par dizaines, des séances silencieuses à ne pouvoir dégueuler autre chose que le détail des fissures qui lézardent le plafond de chez Jean Hub, mais ça braille comme un premier cri quand tu viens cracher sur l’écran ce dialogue intérieur. Enfin, ça parle. Et tu te sens plutôt bien. Il y a plus de disponibilité pour le monde dans ta grosse tête, à côté de cet espace où t’élabores. Plus besoin de gueuler une bouillie insondable sur des autres qu’ont rien demandé, y’a plus d’urgence à attaquer ces autres pour leur faire payer de ne pas comprendre ce que tu ne sais même pas dire. Maintenant ça se passe entre toi et toi. Ton narcissisme adore. Les autres aussi. Bien sûr qu’on va pouvoir parler de la dernière connerie de sa collègue de boulot ou du caca mou d’Oscar qui lui fait flipper sa race de nouvelle mère sacrifiée, t’es dispo, tes conflits ont quitté l’avant-scène, une autre tragédie que la tienne peut s’y tenir. Au moins deux minutes.

Donc ça donne du mou, mais sans le caca. Du mou dans la corde, du jeu dans les entraves, des liens qui se desserrent. Un peu d’air cool quand tu reviens à la surface. Genre tu deviens sympa. T’arrêtes de mordre, les gens s’approchent, tu grimaces, ils y voient presque un sourire. Et tu recommences à vivre, une vie sociale, celle du dehors, à la surface ; tu y goutes et t’es presque séduite, en te refoutant ton gros doigt dans l’œil. Tu te dis qu’en fait, tu vas très bien. Jean Hub, il appellerait ça l’illusion de la guérison spontanée, celle qui te tombe dessus quand tu viens d’approcher le brasier, que t’as vu l’ampleur de l’incendie, des dégâts que ça augure, le bras que ça va te couter pour éteindre le feu, et la vie que ça va te prendre à tout reconstruire. L’illusion dans laquelle tu te vautres en tournant le dos au chantier parce que, hé, en fait, il te concerne pas. Aucune raison de casquer pour ça. Toi tu vas très bien. Et c’est tellement plus simple comme ça. Jean Hub il te dirait ça comme ça, enrobé dans ses formules à trois euros la minute. Sauf que comme tu vas bien, Jean Hub, tu lui parles pas. Et tu reprends ta vie, portée trois secondes par cette nouvelle légèreté dont tu refuses de voir qu’elle va juste t’écraser un peu plus loin sur le plancher. En dessus, ça continue de cramer. Mais tu sens rien, t’as le nez plombé par les odeurs de la surface criarde et colorée. Tu prends un café en terrasse et ton trench valait bien le quart de ton salaire. Les cils ourlés de ton nouveau mascara, tu poses un regard brillant sur cette vie qui s’agite sans qu’elle ne te fasse trembler. Tu files au théâtre et en ressors avec ton nouveau plan de carrière. Elle te parle d’Oscar et c’est toi qui la maternes, magnanime accrochée à l’autre bout de ta clope. T’en tires la sensation d’être parfaite, bien sapée, l’œil glamour, à l’orée de la pièce de théâtre qui va renverser Paris, tellement plus heureuse que ces gonzesses larguées par des gamins qui tu mettrais trente secondes à mater. T’es la nouvelle héroïne d’une histoire tellement plus cool pendant que ça gamberge en coulisses. Et c’est tellement plus cool que les coulisses, finalement, t’as plus envie d’y retourner. Tu n’écris plus. Juste quelques jours. Qui passent, sans que ça t’alarme. Les nuits blanches à dégobiller sur l’écran, ça te dit plus rien, t’as besoin de repos pour préserver ton teint de premier rôle. Et puis c’est hard, ça coute, ça prend du temps, de la sueur, trop de cigarettes. Grisée par l’élan que l’écriture que t’as donné, t’oublies vite qu’une batterie, ça se recharge pas tout seul. T’oublies de faire le plein, t’oublies d’écrire, et puis plus rien. Ca ne parle plus.

Dans ce silence qui vient plomber la machine, tu ne vois rien venir. Ils sont deux à proposer un week-end à celle que tu voudras bien incarner et toi tu fonces, sans un regard pour ce bout de toi que t’avais commencé à cultiver, et qui commence à défraichir. Ca dure trois jours, et dès le premier, tu sens le cramé. Y’a un truc qui déconne. Ils t’en demandent trop, te submergent de leurs histoires, t’y font jouer un rôle nauséeux, t’arrives pas à en placer une, tu ne te sens plus exister. Ca crame toujours et le plancher commence à s’effondrer. Et t’as plus d’espace pour respirer. Alors tu replonges, comme d’habitude. Toutes ces défenses de blindée que tu as commencé à assouplir en prenant le temps d’écrire, elles s’érigent en force, retour fracassant, des murs pare-feu qui te coupent du monde, de toi, tu sais pas où t’es, ni avec eux ni avec toi, t’es coincée, quelque part, et bordel, ça passe pas. T’arrives pas à leur parler, t’arrives pas à te parler, tu coules un regard en coulisses pour retrouver cette pièce où ça parle mais ton mascara te fait chialer en coulant dans tes yeux aveugles. T’as envie de gueuler, ton trench est trop serré. La pièce se joue malgré toi dans un théâtre où tu ne gères rien. Tu n’as plus l’âge d’Oscar, et c’est bien toi en train de te faire mater. La nausée. Ca dure trois jours, tu te sens coincée pour toujours. T’as le cœur au bord des lèvres, l’envie de dégueuler en permanence. Tu te traînes ton bide en bandoulière pendant trois jours, le dégueulis à portée de gorge, ils t’emmerdent à continuer leur mélodie du bonheur sans un regard pour ta gueule tordue sous ton teint verdâtre, et tu le sens bien, que c’est juste ton corps qui veut hurler quand t’arrives pas à leur parler, à te parler. Y’a plus de voix, mais y’a d’autres voies. Sauf que t’es quand même polie. Plutôt brûler vive que de faire ta quiche dans la bagnole de tes collègues de scène. Les pauvres. Ca risquerait de les gêner. T’as gardé ta nausée, même pas foutue de dégueuler. Tempête dans ton bide, et toujours rien à en dire.

Trois jours c’est long mais pas interminable. T’y croyais pas avant de prendre la route du retour mais finalement tu le reconnais, en arrivant chez toi. Bien sûr t’as dit merci. Oui, oui, on remettra ça. Un petit haut le cœur de dernière minute mais rien sur les pompes. Soigne toi bien surtout, qu’ils te disent. T’as du bouffé un truc pas clean. T’as beau être monstrueusement hystérique, t’es pas complètement con pour autant, tu le sais déjà, en montant les escaliers qui te ramènent chez toi, que ta nausée n’a rien d’organique. Tu t’attends presque à ce qu’elle disparaisse à mesure que tu gagnes ton pieu pour t’y planquer. Sauf qu’elle persiste, la conasse. Alors tu te relèves, choisis quinze tonnes de nicotine pour contrer la marée haute. T’as rien à dégueuler, t’as pas bouffé depuis trois jours, et pourtant, y’a du trop plein. Tu décides d’agir, t’épargnes les doigts dans la gorge, et viens plutôt te planter ici, devant ton écran, libérer ce qui ne peut pas rester silencieux. Et rien ne vient. Tes clopes te rendent malade, ta nausée prend tout le pouvoir, comme dans un foutage de gueule monstrueusement classe, ton chat vient te péter sous le nez, genre chez lui tout fonctionne bien, te bile pas. T’abdiques, tu éteins l’écran. T’as la journée pour toi et rien à faire ; la nausée, elle te cloue juste là, dans cet entre deux où tu ne peux rien faire. Ni dormir, ni manger, ni écrire, ni vivre. Juste, tu attends, les yeux cloués au plafond.

A défaut d’autre chose, t’as finalement eu le temps de gamberger. Les heures passent et t’accumules enfin des choses à dire, quand tu quittes ton plafond pour celui de Jean Hub en fin de journée. T’avales un Granola avant de partir, ta nausée reprend de la vigueur. En chemin, t’y traines ton mal au cœur, impossible à semer, mais pour une fois tu te dis que tu vas enfin causer sur ce divan tout élimé. Une demi-heure plus tard, allongée, tu remarques une bestiole sur le plafond. Elle s’agite à peine. Une course folle de deux centimètres qui te fascine, du genre n’importe quoi, pour oublier de parler. Sauf que cette fois, tu vides quand même ton sac. Tu t’arraches au plafond, coules ton regard sur tes pieds, entends ton ventre se nouer, et ouvres les vannes. Aujourd’hui, y’a quelque chose qui change dans ta séance. C’est Jean hub qui va être content. On dit merci au week-end pourri. Alors bien sûr, Jean Hub, il aurait peut-être préféré que tu te mettes juste à parler. Jean Hub, quand il t’a dit « oui ? » pour rebondir sur le grognement de ton ventre, il aurait sans doute apprécié que tu te mettes simplement à lui raconter la nouvelle intrigue de ta vie. Sauf que toi, quand t’as voulu parler, t’as juste fait blurp, et tout dégobillé. Maintenant, pour celui qui regarde bien, sur le divan de chez Jean Hub, y’a la recette de la quiche au Granola.

Toi t’es ressortie toute rassérénée. Légère, et plus souriante, dans ton trench bien ajusté. Prête à rentrer, prête à écrire. Quant à Jean Hub, lui, à se retenir de faire la gueule, qu’on ne se bile pas, il a retrouvé des couleurs, en zieutant les billets.

Poids légers

Poids légers

Premier round.

Le type d’à côté, une coupe à s’appeler Bernard Henry, la main dans l’assiette de cacahuètes, il ne comprend pas les vingts pages de Libé sur Steve Jobs, alors toi tu commandes un verre. Le type d’à côté, il dit comme ça que jamais en trente ans Libé n’avait fait un aussi long papier sur quelqu’un, et tu choisis du Sancerre.  Il dit que c’est quand même hyper grave, il dit qu’il sait pas si tu te rends compte, et il te tend l’assiette en te disant “une cacahuète ?”. Tu ne saurais différencier un Sancerre du pipi de ton chat, mais t’as l’air expert quand le serveur te demande de confirmer. Bernard Henry insiste “cacahuètes ?”. Et tu attends ton verre, en étudiant la question. Comprendre la signification dramatique des vingt pages de Libé sur Steve Jobs doit-il, oui ou non, te couper l’envie de prendre une cacahuète. Comprendre : dans la logique du rôle, est-il pertinent ou non de plonger ta main dans l’assiette de Bernard Henry avant de décider du sort de la nécrologie de Steve ? Tu tergiverses trop, tu veux boire, Bernard Henry, il repose l’assiette. “La pomme est pourrie” dit-il. Il rigole. « Ah ah ! ». Il te le répète, t’as pas rigolé, t’as pas du comprendre, alors il te le répète. “La pomme !”.  Ses gros index dessinent une pomme dans l’air vicié qui vous sépare. “La pomme elle est pourrie !”. Le serveur, le sauveur, t‘apporte ton verre. Tu le portes à ta bouche quand Bernard Henry, il t’apprend qu’Apple, c’est que du marketing. Il t’apprend que c’est que pour ceux qui peuvent payer, et toi tu trempes tes lèvres. Apple, ils font payer un max le moindre cable, et tu goutes. Clairement, acheter du Apple, c’est payer pour se reconnaître comme riche, on ne paye que le design, et tu avales ta première gorgée de vin. Donc on paye trop cher pour rien, et tu vas déjà mieux. Bernard Henry,  il gesticule sur son tabouret de bar en acier chromé et assise en cuir de veau vieilli artificiellement par pressions manuelles répétées entre deux traitements à base de térébenthine. Il condamne la marque à la Pomme, à peine éclairé par la lumière tamisée des luminaires en étain brut volontairement non traité qui lui descendent quasiment jusqu’aux cheveux. Alors que Bernard Henry te répète que le design ne justifie pas les prix d’Apple, sur le comptoir en béton ciré installé la semaine dernière, tu payes ton Sancerre deux fois plus cher qu’ailleurs. Le bar où vous êtes ce soir, t’ apprends que c’est Bernard Henry qui l’a choisi. Il te dit, sourire fier en travers de la face, qu’ici, depuis la nouvelle déco, c’est son bar favori.

Ding. Second round.

Tu as migré vers une table abandonnée. A la voisine, ils sont quatre. Un type en polo rouge monte d’un ton quand il apprend que tu es là : “Et là, quand je rencontre sa mère, au déjeuner du dimanche midi, quand même, je rencontre sa mère, et là, putain, tu peux pas savoir, mec, tu peux pas”. Tu prends une cigarette alors que le polo rouge te lance un coup d’œil. “Là, mec, je me rends compte que sa mère, la mère de ma gonzesse, bah sa mère… “. Tu penches la tête pour allumer ta clope à la flamme d’une bougie qui se meurt d’ennui. “Sa mère, je me la suis niquée !!!”. Des rires trop forts pour sonner juste tentent de perturber ta première taffe. Polo rouge, lui, il continue “Y’a longtemps hein, quelques années. Mais je m’en rappelle bien, c’était ma première vieille”. Alors que t’improvises un cendrier dans le creux de la bougie, Polo rouge, il fronce le nez, avant d’enchainer : “Une folle du cul. Jte jure. Et quand je dis du cul, je parle vraiment du cul. C’etait ma première pour ça aussi”. Il s’est décalé pour ne plus te tourner le dos, tu rejètes ta fumée, tu la regardes s’enrouler en volutes torturées. Et Polo rouge annonce : “Ouais, c’etait bizarre par rapport à Julie. Mais Julie, je l’ai pas encore baisée. Elle veut attendre. J’etais pas chaud mais, si elle est comme sa mère…”. Les rires gras n’étouffent pas sa gorge. “Ca vaut le coup que j’attende encore quelques jours !!”. Tu écrases ta clope au pied de la flamme qui agonise. Quand tu tournes le regard vers Polo Rouge, il est déjà en train de te regarder, la bouche pincé, les yeux colères : “C’est pas un endroit fumeur ici. C’est quoi ce manque de respect pour les gens qui t’entourent hein ?”.  Tu restes bêtement immobile, t’étais en train de te lever, t’es figée à mi chemin de l’assis-debout. Tu laches un “Désolée”, tu lâches “Une bise à Julie”. Tu ne vois pas sa bouche faire “Oh”, tu lui tournes déjà le dos.

Ding. Troisième round.

Dehors, il pleut. Tu as laissé ta veste à l’intérieur. Tu irais bien la récupérer, mais à l’écouter, Sophie est à deux doigts de se tuer. Sophie, elle a la jambe nue qui tremblotte sous la flotte. Le mascara dégouline, des sillons noirs parcourent ses joues jusqu’à sa bouche qui ne sait pas se fermer. Elle te raconte tout ce que tu n’as pas demandé. David est parti. Avec Vanessa. Vanessa cette connasse à talons hauts qui ne porte jamais plus de quinze centimètres de tissu par gambette. Sophie le sait, elle a mesuré. Tu n’as plus de clope, plus de vin, que des soupirs anesthésiés. David l’a quittée comme ça, ce soir, sans rien lui dire. Il a quitté le bar et leur histoire, avec Vanessa à son bras, sans un mot pour Sophie. Sophie chiale plus fort que la pluie, elle tomberait bien par terre mais ça saloperait sa mini. Toi tu regardes la pluie couler dans le caniveau, disparaître dans les égouts. Sophie, elle te refait toute l’histoire sans respirer. Elle dit que David, il l’aimait tellement qu’il a quitté sa femme pour elle. Elle te dit que c’est un signe quand même. De l’amour, du vrai. Elle s’allume une clope sans t’en proposer. Les yeux bouffis dans le vague, elle se rappelle quand elle l’a levé en soirée. C’était ici, dans ce bar, avant le béton ciré. Elle sourit avant de dégueuler une grimace en revenant à la réalité. “Pourquoi il m’a quittée hein ? Pour cette connasse d’allumeuse qu’il ne connaît même pas depuis vingt minutes ?!”. Dans le caniveau y’a rien de nouveau. Dans l’histoire de Sophie non plus. Dans tes yeux quand tu la regardes tu te dis qu’elle va peut être le comprendre. Sauf que Sophie, elle s’arrête de pleurer, se redresse une main sur la hanche, et te dis d’une voix plus assurée de la prévenir, si elle te fait chier. Parce qu’encore une fois tu dis rien. Encore une fois elle peut pas compter sur toi. Parce que toi, encore une fois, tu comprends vraiment rien à rien.

Ding. Fin du match.

Dans les vestiaires en forme de trajet de retour, tu comptes tes morts par K.O. dans un combat pour lequel t’avais pas signé. Si t’étais pas si crevée, tu remarquerais le doigt dans ton oeil. Tu te dirais sans doute que non seulement t’as signé, mais que t’as aussi programmé le match. Si t’étais pas si crevée, tu te demanderais pourquoi la rencontre de l’autre ne peut se jouer que dans la lutte. Pourquoi c’est trop risqué de choisir des gens qui pourraient te toucher, et pourquoi tu ne retiens d’une soirée que les boulets qui t’ont renversée. Mais de retour chez toi, plutôt que d’affronter ces questions, tu choisis ce que tu sais faire de mieux. Comme dans les rounds de ce soir, là, tu choisis de te coucher.

Clinique

Clinique

A force de poser du diagnostic, de disséquer chaque miette du comportement humain, d’aller chercher chez cet enfermé la pathologie qui viendra vous dissocier, forcément, à un moment donné, y’a la question qui se pointe et qui te laisse tremblante devant ta pinte : et toi, qu’est-ce que tu viens soigner ? C’est quoi ton délire, ta structure, ton enjeu principal ; c’est pour éviter quelles failles ?  C’est ta question, et sans doute l’a-t-elle toujours été ; tu vas pas nous leurrer, dis, en allant caliner l’autre, c’est bien toi que t’espérais trouver. La petite question egocentrique qui te poursuit depuis toute petite, hé mais au fait, t’es qui ?

Au départ, c’est à la théorie que tu te pends ; des heures de cours sur la sémiologie psychiatrique qui te dresse un bilan des différentes névroses et vlà t’y pas qu’à chaque chapitre, tu relèves la tête les yeux écarquillés en te disant qu’oh mon dieu, on parle de toi. Tu colles à tout, te vois partout, de la névrose d’angoisse à la maniaco-dépression, en passant par l’hystérie, ou les troubles phobiques. On te parle de névrose obsessionnelle et d’hypochondrie, sur ta table t’ordonnes d’un geste machinal tes stylos du plus grand au plus petit ; soudain une crampe au bide, tu hurles à l’appendicite. Et puis la psychose. Y’a comme un truc qui fait écho quand on te parle du délire, tu te souviens de ton voisin de palier que t’as étudié pendant des années, persuadée que c’était Vegeta, qui venait te sauver. T’as pas choisi Sangoku, normal, t’apprendras ou prochain chapitre que toi, t’es qu’une perverse. Tu calcules pas grand chose de la psychose paranoïaque, la faute à cette connasse étrange du dernier rang qu’arretait pas de te regarder de ses yeux luisants pour t’empêcher d’écouter. Bientôt, tu te taxes d’hystérique pour pas avoir à reconnaître que t’es casses-burnes, ou juste une gonzesse. Dans les grands soirs, entre trois clopes et deux bières, tu te vis border-line en cherchant la frontière. Tu sautes de structure en structure, sans jamais réussir à te fixer, et puis tu te trouves un divan histoire d’en causer.

Sur le terrain tu rencontres tes fous comme t’as jamais rencontré personne, et forcément, c’est le signe que chez toi ça déconne. Tu te prends d’amour pour la schizophrénie comme l’exilé qui retrouve enfin son pays ; dans le fond tu le sais bien, que t’as rien d’un psychotique, mais c’est tellement plus séduisant que de te sentir proche des soignants. Les soignants, ils t’emmerdent. L’institution, elle te persecute. Personne ne comprend comment tu bosses et t’es seule contre tous. Personne ne mesure ta valeur et tu les emmerdes tous. D’ailleurs, tu te casses, écrire le bouquin qui les achèvera tous.  En un mot, tu deviens mégalo.

Chaque journée de boulot te laisse aux prises avec un nouveau diagnostique. Y’a rien de consistant là dedans, il n’y a que toi qui ne pense qu’à toi, toi qui bataille avec le monde, persuadée que c’est chez toi, qu’il y a un truc qui va pas. Aujourd’hui, tu sors d’une nouvelle réunion, à valser entre dépression et persécution. La danse est fatigante, une dernière pinte te fait chuter. Jusqu’à ce qu’on vienne te ramasser en te tendant une nouvelle perche.  Ce soir, avachie par terre sous le poids lourdingue de ton auto-flagellation, tu relèves les yeux de ton nombril amoché et tombes sur un diagnostic différent. Un truc sympa, léger, et terriblement rassurant. Un mec qui cite comme ça, « avant de te déclarer toi même pathologique, vérifie avant que t’es pas juste entourée d’une bande de cons ». Là, la brume se disperse, et t’as juste envie de murmurer ah ouais, c’est pas inintéressant.

Maillot Jaune

Maillot Jaune

A défaut d’opter pour un profil bien précis, toi tu te construis à coup de lubies. Ca dure ce que ça dure mais pendant le laps de temps durant lequel tu t’y adonnes, c’est corps et âme, et tout compris. De la passion incongrue et exclusive, engendrée du néant sans que tu saches comment, qui d’un coup te mobilise, entière et dévouée, comme si là, enfin, t’avais une carte à jouer.

En ce moment, c’est le vélo. Un événement. Ca t’est tombé dessus un matin, comme ça, sans prévenir ; t’étais en retard ou dans le coltard, tu t’es retrouvée sur un Vélib’, genre trou noir d’initiative où tu te surprends à vivre. Parce que le vélo, de base, sûrement que t’aimes ça, mais depuis que tu vis à Paris, c’est fini. Tu pourrais invoquer du trafic de taré, des boulevards à la con aussi larges que ton salon, des carrefours bondés style avant-première de Titanic pour la cinquième deux, ou encore des combos pistes cyclables/voies de bus, mais dans le fond, tu payes assez cher pour plus te mentir, tu sais bien que c’est autre chose qui te retient. Te déplacer à vélo, c’est comme te déplacer en voiture, c’est comme te déplacer dans ta vie. C’est rejoindre ces autres actifs que tu risques de gêner en voulant aller quelque part. C’est être aux commandes de ta trajectoire au milieu des leurs, bouffée d’angoisse à l’idée de tous les emmerder. C’est prendre le risque de ne pas savoir gérer, quand il faudra te positionner. Alors tu conduis de nuit sur des routes de campagne, et te contentes du métro qui t’emmène dans le noir, sans jamais te demander ton avis. T’as qu’à monter dans le wagon et te laisser porter, t’auras rien à assumer. Avec, grand luxe des passifs, le droit de gueuler. Et puis trou noir. Mouvement de vie. Tu tiens ton guidon et c’est toi qui diriges. Et putain, ça te grise. Ainsi naît la lubie numéro deux cent cinquante deux : Jamais sans ton Vélib’.

Sauf que très vite, ça déconne. T’as beau te la pêter sur tes trois cent cinquante mètres de trajet jusqu’au taf, tu fais déjà moins la fière quand tu sors des sentiers ultra balisés que t’as pris le temps de repérer de jour, de nuit, quinze fois, à pied. Ce soir, il est dix-neuf heures, t’as cru que t’avais le droit d’exister, depuis St Germain jusqu’à la Villette, t’as pris ton Vélib’ et la route, genre the conquête. De l’intérieur, c’est le truc le plus signifiant du moment ; c’est toi qui te manifestes sur la route, qui demandes aux autres de te calculer, qui t’imposes pour tourner, quand tout le monde veut aller tout droit.  De l’extérieur ça donne juste une gonzesse sur un vélo qui doit bien s’interdire trois virages à droite avant d’oser lever le bras. Ce qu’on t’a pas dit, c’est que le Canal de l’Ourq, c’est pas la vraie vie. La piste cyclable hyper clean du bobo en dilettante, elle t’a fait croire qu’on était tous les jours dimanche dans un film de Tati. Maintenant que tu te réveilles sur St Michel, tu gueules au scandale en priant pour ta vie. Y’a de la caisse partout, un enfer de klaxon, et pas le temps d’hésiter ;  en pleine déferlante, t’apprends qu’un bus, ça peut slalomer. On te l’aurait dit que tu ne l’aurais jamais cru mais effectivement, ce soir, t’as la nostalgie du trottoir. Au loin, une station de métro, t’as jamais rien vu de plus beau. Ton guidon valse comme un alcoolique, toi tu choisis d’être sobre. Tu prends ton temps, colles ta droite, t’inclines au feu rouge, les yeux rivés à tes pédales à chaque vélo qui te double pour se bouffer le carrefour.

Ta tachycardie est moins folle quand tu gagnes Sebastopol. Alors tu prends de l’assurance, un fix de confiance, et tu te remets à pédaler sur ce boulevard un peu plus familier. Au loin se profile un énième feu orange, bientôt trop rouge, tu sais pas ce qui se passe mais t’accélères ; vingt feux où t’etais la seule à t’être arrêtée, celui-là tu vas te le bruler. Sauf que c’est le moment que choisissent cinquante crétins pour envahir la chaussée. Tu piles in extremis, t’espères être discrète mais c’est bien tes freins de Vélib’ qui se mettent à gueuler. Tu sais pas comment mais tu plonges dans le bétail sans percuter une seule vachette. Et forcément, tu t’y arrêtes en un crissement de pneus bien net là où t’aurais pu filer. Alors là, festival. Le piéton gueule. Beaucoup, fort, à peine exagéré. Le piéton, il vit l’orgasme de sa journée. T’entends la femme à lunettes qui t’apprend en hurlant que c’est une folle celle-là. Celle-là, c’est toi tremblante sur un vélo à l’arrêt et effectivement, c’est une image épouvantable qui justifie bien de hurler. Le type en costard, plus pragmatique, qui te gueule, au cas où t’aurais pas remarqué, qu’il y a des gens en train de traverser. Oui. Effectivement. Et ces deux gonzesses, la cinquantaine émoussée, qui s’accordent pour dire que « ah bah voilà, évidemment, bravo la jeunesse, qu’est-ce que je t’avais dit hein ». Genre elles allaient pas bouder leur plaisir, les éternelles connasses visionnaires toujours présentes après l’imprévisible pour rappeler au monde qu’elles savaient bien que ça allait se passer comme ça. Elles vous avaient prévenus. Tu pourrais leur demander prévenus de quoi, mais pour l’instant, écrasée de honte pour avoir fait palpiter cinquante cardiaques, tu baisses les yeux comme au jour de ton execution.  C’est bien toi, diaphane, drapée dans ton sens du drame.

Tu te fais encore chahuter quelques secondes, tu pensais quand même pas qu’ils allaient lâcher leur coupable comme ça. Le piéton, roi des passifs, auréolé de son statut de mort en sursis sous les roues des voitures parisiennes qui ne cherchent qu’à l’écraser, le piéton, il allait pas laisser passer l’occasion de te faire payer. Alors c’est sur, toi t’es juste en vélo. Mais c’est déjà une offense pour le mec à pied. Et puis t’es jeune, tu planques tout sous tes Ray ban, t’es plutôt bien gaulée. Rien que pour avoir l’air épanoui, tu dois casquer. C’est la vengeance des moches et des frustrées qui stagnent sur le trottoir pendant que tu files dans la vie, des vieilles qui te pardonnent pas d’avoir vingt piges pendant qu’elles dépérissent persuadées que la jeunesse veut les butter, des mecs stressés qui condamnent l’insouciance qu’ils n’ont pas su garder. S’ils savaient. Toi pour l’instant tu dis Amen et t’en redemandes. Oui, oui, oui, t’es qu’une connasse d’irresponsable, t’as failli bousculer quelques piétons, c’est complètement grave, d’ailleurs ce soir, tu brûleras quatre Vélib’ après t’être amputé les pieds. T’as enfreint la règle, sous cinquante gros doigts pointés sur toi. Tu laisses passer la vague le temps d’un feu rouge de trois heures, et tu redémarres pour te planquer, à peine soulagée.

Sur la fin du trajet en piste cyclable, tu croises des mecs en contre-sens dont tout le monde se fout. La gonzesse qui pianote sur son portable  au dessus de son guidon se fait à peine engueuler quand elle manque d’écraser mémé. Tu tires un peu la gueule ; en même temps, tu prends des notes. T’es à des milliards de bornes de leur impunité mais tu piges vite qu’il va falloir te renflouer, question légitimité.  En attendant, tu arrives chez toi, te débarrasses ton vélo. Et quelque chose te dit que t’y laisses aussi ta lubie.

Chabal, Françoise et Timou. Gandhi et Youbaba. Et puis Hilario. Et toi.

Chabal, Françoise et Timou. Gandhi et Youbaba. Et puis Hilario. Et toi.

La nouvelle est tombée : t’en prends encore pour trois mois. Après des semaines de rétention chez un cadre supérieurement constipé, tu choppes enfin l’info. Ca t’aura couté une heure d’entretien à te faire engueuler comme une bleue parce qu’entre tes quinze mails, trois dossiers, douze coups de fil et autres ronds de jambe, tu auras eu le malheur d’oublier d’appeler le DRH pour t’enquérir de son ongle incarné, mais te voilà enfin fixée : ils ne te lâcheront qu’en janvier. Bon. Ce n’est pas le coup de massue mais pas loin quand même. Il est temps que ça se finisse ; les entre-deux, tu gères mal. Tu pars, tu ne pars pas. Dans ta tête déjà loin, et physiquement toujours là. Tu retiens déjà ta respiration en sortant du bureau du constipé. C’est le moment d’entamer ton apnée.

Sur le chemin de l’atelier, tu cogites. Parfois, ça t’arrive. Tu avais prévu d’annoncer ton départ au groupe que tu encadres dans l’après-midi, sans doute une des annonces les plus délicates que tu penses avoir à gérer. Ils sont cinq, tu es seule, ils sont fous,  t’en es pas loin, ils t’aiment, et tu les comprends bien ; la vie est merveilleuse, le lundi après-midi, dans l’atelier d’art thérapie. La vérité, c’est qu’ils t’auront oubliée deux minutes après ta disparition de leur bulle atypique mais ça, tu n’es pas obligée de le savoir. Le moment délicat, c’est l’annonce, jusqu’au dénouement. Le temps à vivre ensemble quand tu leur dis que tu les abandonnes. Tu ne peux l’annoncer ni trop tôt, ni trop tard. Tu veux choisir le bon moment, celui qui te laissera assez de temps pour que chacun se décolle de l’autre sans s’arracher quelques écailles. Aujourd’hui, alors que tu arpentes les couloirs d’un service déjà lointain, tu décides que pour eux, trois mois c’est trop tôt. Alors tu remballes le speech, l’attitude et le Tranxène. Aujourd’hui, ce sera juste un lundi après-midi comme un autre, à l’hôtel de la folie.

S’y présentent Chabal, Timou et Youbaba. Puis Françoise et Gandhi. Enfin, schizo sur le gâteau, celui que tu n’as pas vu depuis des mois, qui se pointe en s’excusant pour hier, Hilario, complètement jouasse sous son masque de fer. Grosse après-midi. Tu passes rapide sur cette institution foireuse qui te pousse à bosser seule et ton manque de couilles hallucinant pour t’en défendre. Tu accueilles ton club des six le sourire aux lèvres, une petite blague qui retombe par terre sans personne qui la ramasse, ça piétine sec sur ton narcissisme, tu commences à asphyxier. Chacun s’installe, et récupère son ouvrage. On a là Chabal, poids lourd à barbe qui travaille la terre pour y modeler une femme morte. Quand tu questionnes le projet, il te répond comme ça « Bah parce que la terre, ça bouge pas ». Françoise, publiée à dix-huit ans comme Sagan, une culture en conséquence, réagit aussi sec « Mais, si ! La Terre tourne ! ». Chabal lance un regard à Françoise, un regard à son morceau de terre inerte, et dit « Hein ? ». Françoise répond « Deux ». La séance est lancée.

Timou, gentil papy aux gestes ralentis, est aux prises avec une écharpe en soie sur laquelle il souhaite représenter l’Afrique. Toute l’Afrique. Les pays, les frontières, les villages, et la nana qui pile son mil. Il te demande combien de personnes vivent en Afrique. Tu annonces huit cent millions. Timou fronce les sourcils et murmure « Ca va être dur de tous les dessiner ». T’hésites à bluffer en lui faisant croire que tout le monde a déménagé, quand Youbaba, discrète sorcière déprimée, se met à grincer des dents derrière sa chevelure qui pendouille en rideaux grisâtres  sur le portefeuille qu’elle est en train de fabriquer. « Avec la famine qui règne là-bas et tout le monde qui s’en fout, les huit cents millions vont vite dégringoler ». Relevant la tête vers Timou, un sourire aux senteurs aigres de la jouissance sur les lèvres, le couteau planté dans le cuir, elle lui dit tout bas « Ton écharpe, t’as qu’à y faire un cimetière ». T’aurais le temps de t’en griller une alors que les yeux de ton Timou s’agrandissent d’horreur. Timou, il vient du Bénin, parle de l’Afrique comme de l’Ile aux Enfants, et tombe de sa chaise, en demandant « Mais pourquoi ? Ils n’ont plus à manger ?! Qui c’est qu’a volé la nourriture, qui c’est ?!! ». Chabal, sourire content sur grosses joues de bébé : « Mmmm moi j’ai mangé un bon gros steak ce midi». Timou le regarde : « T’as mangé les steaks des africains ? ». Chabal, les yeux noirs, la mine sombre, à son collègue du Bénin : « Nan nan, je mange pas de ça moi ». Françoise, de la culture à dégueuler, se redresse : « Attention, trop de viande de rouge, c’est très mauvais ». T’as envie de dire merci Françoise, et d’interrompre le ping-pong décalé, quand Hilario entre dans la partie : « Je pourrais avoir de l’huile ? ». Et toi tu t’entends dire « Et des patates pour les frites ? ». Vieux regard de l’assemblée qui, forcément, s’était arrêtée de parler. Gandhi, indou dans la trentaine qui ne maîtrise pas le français, pourtant te regarde et vient te sauver : « Nan, lui veut peinture ». Tu fais « Oh », il dit « Yes », Hilario confirme et t’avales ton apnée. Tu lui files de la peinture, une toile, et des idées. Quand tu lui demandes s’il connaît la technique, il se lève et répond au mur d’en face, théâtral : « Oui, d’ailleurs ce matin, un homme m’a offert un éclair au chocolat ». Tu plisses un tout petit peu les yeux, du genre t’as entendu, et c’est déjà pas mal.  Et Hilario soupire en confiant au carrelage mural qui se déglingue que « Malheureusement, cet éclair ne m’aimait pas ». Silence d’acteur, l’assemblée retient son souffle. Hilario attend une vingtaine de secondes avant de s’assoir, on veut tous lui remettre un césar.

Gandhi végète. Il pense au Taj Mahal. Enfin un mot que tu piges dans son discours cousu d’une langue trop étrangère pour toi. Le Taj Mahal, très bien. Tu lui proposes du dessin, il refuse à coup de grands gestes angoissés. Il ne te vient pas deux secondes à l’esprit que si une gonzesse parlant pas ta langue te demandait de dessiner le Sacré Cœur de tête, tu ferais pareil. Alors t’insistes un peu, tandis que Gandhi sue à grosses gouttes. Il te baragouine du Taj Mahal à toutes les sauces mais ne veut toujours pas le dessiner. Assise à côté de lui, ton bras commence à glisser sous le poids de ta tête qui devient trop lourde, quand il te rattrape à coups de paroles diablement compréhensibles « Nan, pas dessiner Taj Mahal. Toi construire Taj Mahal quand moi mort ». A ton tour de balancer du « Hein ? », un coup d’œil complice pour Chabal qui s’en cogne à caresser sa morte. Gandhi s’excite « Toi travail bois ! Toi construire Taj Mahal quand moi mort !!! ». Alors tu te dis « Gandhi, comment te dire ? ». Tu te dis « Comment je m’en sors ? ». De vérités diplomates en enrobages rassurants, tu t’entends conclure sur un projet délirant. Tu te rends à peine compte de ce que tu proposes que Gandhi exulte « Yes yes yes yes ! ». La semaine prochaine, entre Gandhi et toi, c’est maquette du Taj Mahal en carton. Heureusement, Françoise te rassure : « Oh, vous savez qu’ils ont mis vingt ans à construire le palais ? ».

Ta tête touche maintenant la surface de la table. Bruit sourd de ta psyché qui agonise. Dans cet angle étrange et désespéré, encore un peu vivante, tu aperçois la toile d’Hilario, couverte d’un joli marron foncé qui ne peut te rappeler que de sales journées aux cabinets. Il t’informe : « Ce sont des chatons. Des chatons qui gambadent».  Dans une grosse marre de caca. Mais ça, ça ne lui vient pas. Tu te lèves pour te rapprocher de lui, sa toile est uniformément recouverte de ce marron diarrhéique. Tu te demandes s’il n’a pas croisé ton DRH, quand Youbaba tourne la tête et lance « Oh ! On dirait le quinquennat de Sarkozy ».  Toujours ce même silence avant l’explosion logorrhéique. Ils adorent parler de Sarkozy. Ton esprit légèrement paranoïaque ne te fera rien retranscrire ici. Dans l’atelier, tu guettes du coin de l’œil les snipers planqués sur la verrière du plafond. Bientôt seize heures, aucun membre des RG à déplorer, la séance se termine et tu l’avoues, tu as aimé. Le sursis de trois mois commence à se détendre, tu y vois encore un peu d’espace où exister. Tu sonnes la fin de la parenthèse, tout le monde se lève sans protester. Sauf Timou, encore perdu sur sa chaise, à fixer cette soie blanche sur laquelle il a commencé à dessiner. En t’approchant tu distingues des formes géométriques. Il te regarde, le regard grave « Ce sont des boites de céréales. Pour leur donner à manger ». Tu te poses avec lui, pour un instant au gout d’éternité. Quand tu lui apprends qu’il est l’heure de partir, il te dit comme ça « Et vous aussi, vous allez partir ? ». Tu restes un peu sciée. Françoise, ta chère névrosée, temporise à coup de petites réalités « Elle a sa vie à continuer ailleurs ». Timou la regarde alors et sourit «  Bah sa vie, elle se passe ici ». Quelques instants plus tard, alors que tu refermes la porte sur ces six phénomènes pour te retourner vers vide de ta fin de journée, tu flanches un peu. Et finalement, te remets à respirer.

Smoking / No Smoking

Smoking / No Smoking

Tu te couches à l’agonie, en prise avec un mal de crâne à te l’ouvrir. C’est le championnat du monde de ping-pong entre tes tempes enflammées ; dans ta gorge, ça rugit comme à l’orée d’un tremblement de terre. Ce soir, on y refait le goudron de ta quatre voies respiratoire. Ce soir, encore une fois, t’as trop fumé. Tu tournes sans cesse en te prenant la gorge, mais t’as beau fouiller tes draps, tu trouves pas ce que t’as bien pu gagner à t’enfumer comme ça. Comme à chaque fois, t’es convaincue qu’on t’y reprendra pas. Comme à chaque fois, tu fermes les yeux, attendant un miracle odieux pour tout régler.

T’as commencé la clope à une époque où tu te cherchais une brume où te planquer. D’une posture silencieuse à faire partie des murs, t’as fait un pas de côté jusqu’au groupe planté là-bas, autour du cendrier. T’avais pas grand chose à dire de plus, c’est pas encore là que tu t’es révélée, mais bon, tu t’es sentie un peu plus étoffée, en faisant tourner ton briquet. T’attendais d’être seule pour cracher tes poumons, jusqu’au prochain beau mec à cheveux qui te donnait du « hé toi, t’as pas une clope ?». T’as passé les années suivantes à hocher la tête entre deux taffes, pendant que dans ton corps, l’addiction faisait son travail de sape. T’es passée de fumeuse identitaire à fumeuse enfermée. Dans son vice, ses habitudes, ses justifications foireuses pour ne surtout pas flairer la dépendance. Quelle dépendance ? Je te parle de plaisir. File moi une clope et je t’explique. Sauf qu’il s’agissait pas de plaisir. Tes clopes, elles t’ont fait tenir à un moment où tu manquais de prise. A défaut d’accrocher le monde, tu t’es accroché à tes tiges. A les avaler une à une, il a bien fallu les acheter par paquet.

La clope pour exister, la clope pour différer, la clope pour conclure. La clope comme un petit doigt tendu au temps qui passe sans te concerter. Des milliards de pause, le temps d’une clope. T’as trouvé une foule de raisons pour y rester pendue ; d’une cigarette logée dans les moments de latence, t’es passée à une vie organisée pour en faire ton pilier. T’as choisi d’être en terrasse par moins quinze, t’es descendue une station plus tôt, et merde, tous tes patients sont des fumeurs, tu vas être obligée de leur filer une pause dans la matinée. Faudrait quand même pas rompre le lien, alors vas-y, accompagne-les. Ces courses folles, aux abords de minuit, parce qu’aucune rescapée ne se planque dans le paquet vide que tu secoues comme le gamin énervé qui pige pas où il est passé, ce foutu lapin dans le chapeau à la con ; les escales dans les aquariums enfumés de Kuala Lumpur où tu viens larguer les raisons de ton voyage. Tout ça, tu y allais de bon cœur. Et surement pas comme une condamnée.

Aujourd’hui, ça change. Le beau mec perd ses cheveux, t’as gagné deux-trois mots de vocabulaire à aligner sans mourir en société, tu te les pèles en terrasse, et surtout t’as pu te construire, sur des tiges un peu plus clean que celles de la nicotine. Et pourtant, tu fumes encore. T’as commencé à un âge où l’on se croit immortel ; cette nuit, avec les jambes lourdes, le cœur enfumé, les poumons qui t’insultent, ton immortalité, elle fait la gueule. Et pourtant, tu fumes encore. Beaucoup moins, mais tu fumes encore. Des cigarettes à la menthe parce qu’ils adorent que tu te mentes. Tu n’arrives pas à arrêter. A avoir envie d’arrêter. Y’a baleine sous caillou, mystère sous le mégot. Tu sais que tu te ruines pour un truc qui te tue. Tu payes pour t’achever, ou à défaut, pour un peu de stérilité. Pour trois minutes trente dont il ne restera rien qu’un sentiment de vide et rien à y construire. A y réfléchir, y’a comme une évidence qui se creuse un peu plus à chaque mégot qui s’écrase sous le talon de ta botte. La cigarette ne serait pas nocive que tu n’en serais pas l’esclave. Il ne s’agit pas de construire, mais bien de détruire. Ce soir, plantée dans ton pieu, tu ressasses les cigarettes qui résistent. Quand tu parles de toi à un autre qui veut que tu te dévoiles. Quand tu sors d’un entretien avec des projets. Quand t’as bien bouffé. Quand t’as enfin vibré pendant un ciné. Quand il te dit qu’il t’aime. Et quand tu viens de l’aimer. Des cigarettes comme de chouettes clous de cercueils que tu plantes dans les moments où tu te sens vivre. Dans la fumée qui se dissipe se dégage un autre point de vue. Ta clope, c’est ta pulsion de mort à toi. Ton petit côté limite. Là où tu t’autorises à vivre, à condition de te tuer.

Il est quatre du matin et t’accumules sévère pour le prochain divan. Et bien sûr, t’as méchamment envie d’une cigarette. Histoire de te la foutre dans l’œil. Histoire de faire cramer en deux bouffées tout ce que tu viens de nous dégueuler. Une cigarette, c’est juste une cigarette. Et t’as juste envie de te faire plaisir.  Rien d’autre. Maintenant bien réveillée sous tes draps emmêlés, tu oscilles : la vie en t’abandonnant au sommeil, ou un clou de plus dans le cercueil en écoutant Rock’n’Roll Suicide au frais sur ton balcon ? Dilemme trompeur, formulé pour que tu flanches. Tu choisis un enfer pavé de bonne musique, contre une vie peu séduisante que tu ne connais qu’endormie.

Dans cette conclusion, peut-être la clé : il va falloir te réveiller. Peut-être même tout simplement t’éveiller.

Start spreading the news

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Non, ce que tu retiendras de New York ne sera pas la jungle de buildings à t’en flinguer les cervicales, ni même la concentration hallucinante de béton au mètre carré. Ce ne sera pas non plus la rencontre de Munch, gentil flic au visage en marmelade d’un New York Section Criminelle de la Police Judiciaire de New York Unité Spéciale, baladant tranquille son chien dans Union Square, costume sombre et pompes Gucci de rigueur. T’oublies Broadway et ses quinze gus qui te sautent dessus en hurlant « Masteeeeeeeer ! » à la vue du vieux tee shirt bien crade de Metallica que tu as enfilé sans réfléchir, Central Park et ses écureuils anémiques qui auront mis dix ans à se trainer sur ta pelouse, Chinatown et ses deux chinois égarés qui font que, ah oui, c’est vrai, t’es bien à Chinatown en fait. Y’a bien Greenwich qui se la pète la nuit venue, boutiques de vinyles ouvertes quand le soleil décline, conditions d’admission : quinze tatouages par bras et deux mots grand max de vocabulaire ; ou même Soho, et ses parties d’échecs offertes au tout venant, sur les trottoirs envahis par la jeunesse glam-chic qu’a bien besoin de s’en griller une pour se donner l’air concerné – par quoi ? Tu t’en cognes, ils ont l’air, c’est ce qui compte – mais tu viens de Paris, t’as déjà fait nuit blanche chez les bobo, avoir l’air concerné en grillant ton paquet de clopes acheté neuf euros dans un bar d’Oberkampf, tu masterises, alors vas-y, prends ta grosse tête, et joue les blasées. Personne ne verra que t’es juste hyper coincée.

New York te fait juste l’effet d’être un immense décor de télé. Tu grimpes comme tout le monde en haut de l’Empire, et t’es ‘achement happy d’avoir payé quinze dollars pour admirer le soleil couchant sur un nuage de pollution qui renvoi celui de Paris jouer chez sa mère. Parquée avec une centaine de forcenés sur un ferry comme des esclaves rameutés pour une foire aux bestiaux, t’accueilles d’un rire jaune ta copine de la Liberté. Et puis tu bouffes, comme douze, comme quinze, tu mitrailles des taxis, tu deviens une pro du mode rafale, tu te paumes dans le Queens, une larme écrasée à chaque sosie de Will Smith, tu restes trois plombes devant le WTC, à te persuader qu’elles etaient là, les twin towers, que toutes ces images que t’as vues sur ton écran de télé, ce 11 septembre 2001, c’était pas juste le résultat de la dernière branlette à un million de dollars de Michael Bay. Tu arpentes toutes les rues de la ville, animée du même sentiment d’irréalité. Tu prends le métro, et t’attends Bruce. Tu t’assoies sur un banc, et tu cherches Woody. Et puis tu bouffes, comme douze, comme quinze, dans des resto branchouilles dignes de ton tee-shirt toujours aussi crade.

Tu passes trois jours dans cette jungle, tellement éclatée que t’as pas le temps de te demander si tu as aimé ou détesté. Tu plonges en apnée, blindes tes cartes mémoires, te laisse emporter… Au terme de la danse, de ces trois jours asphyxiés, finalement, tout ce que tu retiendras, c’est Times Square et sa folie ambiante : là, surplombée par des buildings d’une taille si monstrueuse que tu te demandes ce que leurs architectes avaient à pallier, surrounded par des milliards de publicités épileptiques qui ne laissent pas un seul degré de libre à ton champs visuel, alors que tu te mets à trembler comme une junkie et t’évanouir comme une chiffe molle au milieu d’une foule digne d’une résurrection de Freddie Mercury à Wembley, tu choppes enfin le vague lien qui t’unit à celle qui a eu la super bonne idée de te mettre au monde un soir d’hiver. A Times Square, tu réalises que comme ta mère, tu es spasmophile-agoraphobe.

Merci New York.

Djokovic

Djokovic

Aujourd’hui, Djokovik n’est pas bien. Il te regarde à peine, tendu sur sa chaise, à serrer les poings sur la table en tremblant comme un dément. Son esquisse d’une côte bretonne par grand vent est abandonnée devant lui, elle pourrait tout aussi bien être sur une autre planète. Aujourd’hui, Djokovic, il a un truc à régler. Tu multiplies les questions qui se perdent dans l’espace. A mesure que tu moissonnes du silence, tu calcules le vide qui s’installe ; dans les deux mètres qui vous séparent se logent des univers entiers. C’est la rupture de la psychose. Trois ans que tu l’apprivoises pour avoir le droit de visiter son monde sans qu’il s’en défende, mais quand il flippe, Djokovic, il te renvoie sur ta vieille planète has been aussi sûr qu’un retour gagnant de son homonyme. Alors tu abdiques, arrêtes la mitraille qui ne fait que creuser le fossé, reprends ta place à la frontière, et t’attends.

Et le feu passe au vert. Mais attention, c’est pas clair. Djokovik, il ne te dit pas comme ça « Allez venez, c’est bon, je suis rassuré, on va papoter. Alors, ces primaires, quel bordel hein ? ». Non, celui-là, tel le Sphinx à l’entrée de son royaume, il te balance de l’énigmatique en barre, une tonne d’obscur à recevoir avec tes pincettes délicates.

« Ces hommes et ces femmes enfermés, là, c’est insupportable. Ils font parler la Joconde, c’est fou, c’est fou. C’est fou ! J’aime pas ça moi, j’aime pas ça. Tous des chiens. »

Toi, tu hoches la tête en pinçant les lèvres. Du genre « Mmm mmm ». En fait, t’as rien compris. En même temps, ton boulot n’est pas là. Et Djokovic se déploie.

« Enfermés comme en prison, pourquoi ils sortent pas ?? ». Les poings se crispent un peu plus et tapent sur la table alors qu’il relève la tête et plante son regard dans le tien : « Et y’a du secret à l’intérieur ». Il murmure : « Des caméras dans tous les murs, elles voient tout, alors faut garder des choses secrètes, sinon, on est expulsés, dehors. ».

La lumière d’une Secret Story s’allume dans ton esprit, et Djokovic s’y installe.

« Moi, j’ai voulu sauver ce type la semaine dernière. J’ai dit tout fort qu’il fallait pas le faire disparaître. Parce que c’était lui ou le serbe, et je l’aime pas le serbe, je l’aime pas. Il triche. Il connaît les souterrains. Il est fourbe. Il sait des trucs que les autres savent pas. Mais j’aimais bien l’autre serbe. C’était le même, en gentil ».

Tu tentes une percée : « Il a été éliminé ? »

« Oui, oui. Il existe plus ». Djokovic efface ta question d’un geste agacé. A moins qu’il ne s’agisse d’effacer le souvenir du gentil serbe déjà mort. Claquement de doigt.

« Et ils font rien. Ils attendent dans la maison fermée. Sauf qu’ils doivent obéir, y’a une voix qui leur parle, c’est elle qui commande. Faut pas la contrarier, et faut lui répondre. Et faire ce qu’elle dit. Parce que sinon, elle peut vous faire partir. Si vous trichez en suivant pas les règles, et bah elle vous expulse. » Soupir. Il te libère de son regard, rompt la liaison. Reprend ses droits sur la contemplation de sa table. Ses épaules sont affaissées, ses mains posées sur son dessin. Sous ses paumes à plat disparaît la Bretagne, toi, tu n’es pas loin non plus de t’évanouir dans le silence.

La suite de ce moment n’appartient qu’à vous, et ne passionnerait personne. Mais à distance, grillant ta clope sur le chemin du retour qui t’emmène en week-end, tu choisis la voie de l’ironie douce amère pour recalculer l’échange. Quoi d’autre pour gérer le fait qu’un de tes fous soit venu questionner le monde dans lequel tu vis en y identifiant une psychose pire que la sienne ? Lui que tu as rencontré trois ans plus tôt lors d’une hospitalisation pour un épisode délirant taxé aussi sec de pathologique. Il y avait de quoi, ça, tu le discutes pas. Djokovic, il ne se lavait plus depuis deux cent cinquante jours, ordre d’une voix hallucinée qui lui imposait de tenir mille jours avant d’être purifié. Il a jeté son savon, plombé ses études, rompu ses liens avec le monde, accumulé quinze couches de crasse, avant qu’on vienne légitimement coller dessus l’étiquette pas très glamour de la schizophrénie. Non, aujourd’hui, ce que tu discutes, c’est le monde colleur de l’étiquette. Un monde où une voix ordonne à des mecs de faire le ménage en tutu et où ils en deviennent des stars. Djokovic, il pige pas. Lui aussi il a écouté et obéi à la voix. Alors il est où, son passeport pour la gloire ?

Tu t’immerges dans ce monde qui est le tien, à mesure que tu t’éloignes du vendredi à l’hôpital pour rejoindre le samedi chez toi ; t’es bien trop névrosée pour aller t’en dissocier, de cette réalité. Mais de ton voyage du jour sur la planète Djokovic, tu ramènes l’image d’une contradiction qui déborde de cette télé réalité pour venir dégouliner sur la société dans son entier. Une société de diktat de l’image qui l’emporte sur la réalité, où ce qui dérange est planqué, en taule, en chambre d’iso, voire expulsé au dehors, à la frontière, un monde où les voix médiatiques dont on ne sait pas de qui elles émanent font régner la tendance. Une tendance qu’il faut suivre, au risque d’être designé, puis éliminé. Un vieux barbu amateur de cigares sur divan analytique aurait appelé ça du faux-self, de la paranoïa, du déni radical, de l’hallucination. Du délire. De la psychose.

Et Djokovic, tout cramé qu’il est, Djokovic, il aurait surement relevé les yeux, regardé le vieux, et laché un sourire. Djokovic, il se serait surement marré. Et ç’aurait bien été la première fois de l’année.