Quand tu émerges de cette sieste impossible qui te cloue au fond de ton pieu pour quelques heures perdues entre dix-huit et vingt heures, tu ne sais pas trop où tu es, qui tu es, comment que ça se passe, et qu’est-ce que ça veut dire, et c’est comme ça, penaude et ignorante, naïve comme à la première heure, que tu atterris, sans le savoir, sans rien voir venir, sans renifler le danger, devant France 2, et ces émissions étranges sur la meilleure façon de rêver.
Quand tu allumes la télé ce soir, tu t’attends pas à tomber sur ce mec. Son nom est imprononçable mais sa cravate évidente. Son vocabulaire te le confirme, sa main posée sur ses jambes croisées. Il est là, à te raconter gentiment les choses de la vie, souriant un peu trop fort pour te faire oublier qu’il te parle comme à une conne. Aucun doute, ce mec est psychologue. Et quand tu penches une oreille pour plonger dans le discours, t’apprends très vite que ce soir, ce type, il va te raconter comment être heureuse. Parce que le type, ce soir, il pose la question. C’est quoi le secret du bonheur ? Alors c’est bientôt vingt-trois heures un mardi soir, t’as cinq numéros qui végètent à côté de deux étoiles blafardes sur papier dans le fond de ton portefeuille, t’as juste envie de répondre au gars, comme ça, que le bonheur, c’est simple comme un tirage d’Euromillions. Sauf que le gars, avant même que tu n’y penses, il te dit déjà d’oublier les grands bonheurs impossibles. Le gars, il a l’accent suisse. Le gars, fatalement, c’est un bon comportementaliste. Alors le gars, très vite, il te dit d’être réaliste, et de viser du concret. Les petits bonheurs au quotidien. Ceux qu’on peut accumuler pour un fix quotidien plus probable qu’un grand shoot à coup de millions d’euros impalpables. Toi tu te retournes, sur ton canapé dégueulasse où végètent les miettes de la brioche du mois dernier, y’a tes chaussettes trouées qui agonisent et ton chat qui se lèche les couilles. Dans le fond du salon, tes trois plantes vertes tirent la gueule que tu leur renvoies. Dans la chambre, les draps sont vides. Personne dans la cuisine pour te filer l’envie d’un repas. T’entends ce type te confier le secret du bonheur ; t’entends ce type te dire que si tu souris, par action de muscles reflexes, tu souriras encore plus, t’entends ce type te dire que sourire, c’est attirer le bonheur, et tu rigoles, alors que tu te lèves pour gagner ton frigo, les coins de ta bouche déchirent tes joues jusqu’à tes oreilles, et tu l’attends, le bonheur suprême, alors que t’ouvres la porte du congélateur pour en sortir trois poissons panés. C’est clair que le bonheur, s’il ressemble à des blocs jaunes, sur le papier, tu signes. Mais les blocs puent la poiscaille, y’a rien de précieux dans ce métal congelé, et toi tu souris, tu rigoles, t’en as des crampes à force de te fendre la face et tu aimerais lui dire, au suisse, que le bonheur, pour l’instant, il te file juste mal aux dents.
Tu fais revenir ta bouffe dans un peu d’huile quand le suisse te propose un autre exercice. Reviens sur ta journée, note tes cinq petits bonheurs de la journée, remercie les petits acteurs de ta journée qui l’ont rendue sympathique, écoute-le, lui, remercier l’animateur de France 2 béatifié de bonheur sous sa barbe taillée façon je-viens-de-me-lever pour lui avoir donné l’occasion de partager ses secrets sur le bonheur avec le peuple français qui n’en demandait pas tant. Alors qu’une jolie fille à la voix branlante remercie une vieille aveugle à lunettes noires et labrador d’avoir sauvé des sans papiers, tu rayes mentalement de ta liste Captain Igloo à qui tu dois tes poissons panés. Tu cherches, tu creuses, à la recherche d’un peu plus de glamour, dans ce qui a pu éclairer ta journée. Des trucs à te faire sourire quand tu te mets à chialer, puisque c’est à priori l’idée. Le public est en larmes devant mamie Bernadette et tu piges plus trop si on parle toujours de bonheur. N’empeche que l’animateur est content, que le suisse applaudit. Tu ouvres une boite de petits pois. Bonheur maestria. Sur tes cinq mercis il reste beaucoup de cases vides, et tu le sais bien, dans le fond, que y’a que toi pour te donner l’occasion de les remplir. Pour ça, il faudrait t’ouvrir, mais ça, c’est un autre débat. Ton diner de championne posé sur la table, ton chat en lache ses couilles pour venir gober du petit pois, alors que t’es à deux doigts de te laisser tenter par une immersion profonde en milieu blasé, à deux doigts de te la jouer une fois de plus en sceptique irritée, tu ravales la grogne, acceptes un peu de flancher. Si tu te laissais aller, sans doute que tu dirais merci à Timou d’avoir opté pour la bien nommée Super Nana quand tu lui as proposé de choisir la dernière chanson de votre dernier groupe Musique. Merci à Anneke Van Giersbergen d’avoir fait quelque chose de cette putain de voix. Merci à Chuck Palahniuk d’avoir écrit un bouquin comme Diary. Merci aux parents de Javier Bardem. Juste pour sa gueule. Et dans le fond, alors que tu machouilles la dernière bouchée élastique de ton cabillaud gold, ça te fait effectivement sourire, quand tu te dis que la cinquième case, ça pourrait être toi. Te remercier de bosser avec des types comme Timou, d’écouter des gonzesses comme Anneke, lire des types comme Chuck, t’imaginer des trucs dont on veut rien savoir avec Javier.
Alors que tu repousses ton plateau repas en plastique rouge sur le devant de ta table de salon, que ton Chuck à poils gris vient se lover dans le creux de tes jambes repliées en tailleur, que t’allumes ta première clope de la journée en éteignant la lumière pour te plonger dans le film de fiction qui te sauve de la fin trop criarde et réelle du bonheur selon France 2, alors que t’es contente de ta liste et la planques dans la minute dans un coin de ta tête, dans la zone marquée « A enfouir, profond, et oublier, l’air de rien », t’as quand même le temps de te dire que ok, tu souris, ok le service public est content, ok t’as réussi, mais demain, même heure, même moment, il s’agira désormais de remercier de vrais gens.